Chapitre 2 Semaine 1 mardi et mercredi

19 Mai Chapitre 2 Semaine 1 mardi et mercredi

En fin d’après-midi, les rayons de soleil qui s’infiltrent par les fenêtres m’invitent à sortir. Je reviens encore une fois sur les lieux de la veille. Tout y est comme avant : le même trafic continu de voitures, les motards, les autobus, les coups de klaxon et, sur les trottoirs, des passants rapides et concentrés qui se croisent, le regard en dedans. La routine.

Je vais m’asseoir à la même terrasse que ce matin et m’abandonne à l’un de mes passe-temps favoris : regarder la foule qui passe, observer les voisins. Progressivement, les images du jour se juxtaposent sur les souvenirs d’hier puis, la douceur et la chaleur de la lumière du soir qui tombe chassent peu à peu l’inquiétude. À la table d’à côté, deux jeunes femmes se racontent les détails d’une soirée dont je perçois quelques bribes. Elles pouffent de rire tous les trois mots. S’il s’agit bien de la nuit précédente, c’est qu’elles non plus ne l’ont pas vécue comme moi.

L’une des deux, la plus jolie, me fait face et répond parfois aux regards que je jette dans sa direction. Alors, je détourne les yeux.

Je sors un livre de ma poche et le feuillette distraitement. Mon attention ne parvient pas à se fixer, entre les pages qui tournent, les yeux noirs de ma voisine, le flux continuel des passants.

Une heure, deux heures passent. La terrasse s’est progressivement emplie de clients venus dîner. Les jeunes femmes sont parties, je n’ai même pas remarqué leur départ. Au même endroit, une vieille dame aux cheveux roux trop vif est accompagnée d’un tout petit chien assis sur ses genoux, donnant dans le même roux que sa maîtresse. Je me demande lequel des deux a été teint pour ressembler à l’autre, à moins qu’ils ne l’aient été tous les deux en même temps ? Je m’imagine la séance commune chez le coiffeur. Chacun son siège, un homme en blouse blanche très affairé entre les deux et effectuant des allers-retours continuels de l’un à l’autre, les ciseaux à la main, pour que la ressemblance soit parfaite…

La dame adresse souvent la parole à son ami à quatre pattes qui lui répond d’un regard attendrissant. Sa petite tête ne cesse de s’incliner d’un côté ou de l’autre. Ses oreilles frétillent d’excitation, il lui envoit des signaux entendus d’eux seuls. Pour le récompenser, elle lui donne des petits biscuits qu’elle extrait délicatement d’une petite boite en métal rangée dans son sac qu’elle referme ensuite à chaque fois comme si elle ne devait plus jamais la rouvrir.

Plus près de moi, trois jeunes hommes s’expriment bruyamment. Eux aussi rient aux éclats, ils parlent fort, trop fort. Ils semblent ne pas douter une seule seconde de leur jeunesse, de leur existence, du monde qui les entourent et qui leur appartient. J’envie ces visages sereins, pleins de vie et dénués des ombres qui trahissent l’avancement du doute ou de l’âge.

La nuit n’apportera pas d’autres rêves agités.

Au réveil, je reprends le rituel rassurant des matins de voyage. Je ne passerai qu’une nuit à Varsovie, un minimum d’affaires suffit. Je n’ai que quelques centaines de mètres pour rejoindre à pied, sur l’esplanade des Invalides, l’arrêt de la navette Air France qui va directement à Roissy. Sur le trottoir, des groupes scolaires vont et viennent. Il y a pas mal d’écoles dans le quartier, qui créent autant de cohortes joyeuses et bruyantes.

J’attends mon car quelques minutes. Lorsque celui-ci arrive et que je monte à bord, je remarque la jeunesse du chauffeur. On dirait un enfant avec le blazer et le pantalon de son père. Il n’y a personne à l’intérieur, à l’exception de deux garçons et d’une fillette, assis sur la banquette du fond.

Le vertige d’hier est oublié. De même, les illusions de l’avant-veille se sont évanouies. Avec soulagement, je me laisse gagner par des pensées banales. Je passe en revue les points du programme qui m’attend : les réunions internes, les rencontres avec des clients, les objectifs à atteindre, le tout ponctué par un rapport de mission, comme chaque semaine.

À l’arrêt de la Place de l’Étoile, un garçon d’une dizaine d’années monte avec une petite valise. Il est seul. Ce car est direct pour l’aéroport, je m’étonne qu’il voyage sans ses parents ou quelqu’un qui l’accompagne. C’est comme les trois passagers du fond. Ma surprise est plus forte lorsqu’à la Porte Maillot, la dernière station avant de quitter Paris, aucun adulte n’embarque mais encore deux jeunes filles. Elles ont la quinzaine tout au plus.

Un vague sentiment d’inquiétude m’incite à regarder plus précisément ce qui m’entoure. Au volant du véhicule le plus proche, c’est un enfant qui conduit ! Une autre voiture la suit, la même chose : un enfant au volant, avec un passager du même âge !

Je n’en crois pas mes yeux. Je tourne la tête vers le trottoir. Rien que des enfants ! Nous n’avons pas encore quitté la place encombrée, il y a beaucoup de voitures autour, mais aucun adulte en vue. Est-ce le début d’un nouveau délire ? Je dois me pincer pour me convaincre que je ne rêve pas.

J’observe un instant ce garçon monté plus tôt avec sa valise, je voudrais tenter de comprendre ce qui se passe. Ses taches de rousseur, les mèches blondes qui balaient son front ne laissent rien transparaître d’anormal. Je m’adresse à lui :

– Tu voyages sans tes parents ?

Il réagit à peine, ne répond pas, tourne la tête dans une autre direction. Le bus avance péniblement.

Je remonte à l’avant pour m’adresser au chauffeur. Il doit avoir à peine quinze ans, le volant est bien trop grand pour lui. Il doit s’y reprendre plusieurs fois pour le faire tourner et ses pieds atteignent à peine les pédales. Il se dresse même sur ses jambes pour les atteindre. Malgré tout, il conduit tranquillement et ne s’est même pas tourné vers moi, lui non plus. Au moment où je lui adresse la parole, il se contente de pointer du doigt l’inscription située au-dessus de lui : “par mesure de prudence, ne parlez pas au conducteur”. Je retourne en arrière en embrassant les passagers du regard.

Ils ne font pas plus attention à moi. Je décide de sortir, et réussis à ouvrir la porte de sortie en appuyant sur le bouton d’alerte. J’empoigne ma valise, me précipite dehors. Les portes sont déjà en train de se refermer, elles happent ma jambe droite. Je dois me débattre en criant pour me libérer, sans que personne ne vienne à mon secours.

Il me faut quelques mètres pour regagner le trottoir. Je suis en pleine détresse. Il n’y a que des enfants autour de moi, je suis le seul adulte. Une vitrine me renvoit mon image : j’ai gardé l’apparence de mon âge. Ma tête se remet à tourner. Ma respiration s’accélère. Mes paumes ruissellent.

Le frottement des roulettes de ma valise sur le sol émet un bruit lourd et dur, pas rassurant non plus. Je me heurte très souvent aux enfants qui ont conquis tout l’espace autour de moi. Leur  visage est dur et agressif, comme ceux du car. Il n’est plus question de m’arrêter ni de m’excuser.

Je suis loin de mon appartement. Je n’ai qu’une idée, rentrer chez moi. Mais comment ? Il y a un arrêt de taxi pas loin. Cinq ou six voitures sont stationnées les unes derrière les autres. Je me rapproche, remonte jusqu’à la première de la file. Installé derrière le volant, un enfant tourne la tête vers moi et me fixe en silence. Je change brusquement de direction, et reprends la marche. Une église apparait sur la droite. Au moins, je pourrai m’y réfugier un instant et tenter de reprendre mes esprits.

Les orgues entament un cantique au moment où je pénètre dans l’édifice qui, visiblement, n’est pas désert. L’intérieur est obscur, le contraste avec la clarté de cette matinée est si fort qu’il me faut un certain temps avant de distinguer quoi que ce soit.

Bientôt, je finis par apercevoir, dans une chapelle derrière le choeur, un groupe de fidèles au pied d’un autel où un prêtre dit la messe. Je m’approche. J’entends le murmure d’une prière. Un soulagement vient gonfler ma poitrine. Mais l’espoir disparait rapidement. Entonné par des voix aériennes, hautes et claires, je ne reconnais pas l’air aux sonorités martiales qui s’élève maintenant, évoquant davantage des marches victorieuses que le recueillement. Mes craintes se confirment à mesure que je ne vois toujours aucun adulte. Ni dans le petit groupe, ni le prêtre. La blondeur de la plupart d’entre eux, leurs visages imberbes, l’éclat de leur regard… Il n’y a que des enfants ! Tels les figurants d’une comédie sinistre qui dévoilent une nouvelle scène encore plus noire que les précédentes.

Ils cessent de prier au moment où j’arrive à leur hauteur. Tous se retournent vers moi. Le prêtre me fixe du regard. La messe s’est interrompue. J’ai cessé d’avancer. Mon instinct m’intime l’ordre de partir. Ce n’est pas un regard de compassion ou de pitié qui fond sur moi. Je perçois l’hostilité, la haine qui monte. Je dérange, comme si j’avais surpris un rituel secret. Même l’orgue là-haut s’est tu.

Les enfants du dernier rang commencent à se rapprocher. Leurs poings se serrent, leurs visages sont fermés. Ils ont tous la même expression qui me fait frissonner. Sentant le danger, je recule. Aucun mot, mais le piétinement de leurs pas qui grondent sur le sol. Mon sang se glace. Je recule encore. Ils avancent vers moi. Dans la précipitation, une image me vient. Celle de ma tête au bout d’une pique, comme le seigneur des mouches, au milieu d’êtres menaçants brandissant le trophée de leur culte barbare.

Maintenant, je cours dans la nef et, sans me retourner une seule fois, je m’échappe de l’église. Il n’y a plus d’autre alternative que celle de me replier le plus vite possible chez moi.

Ce retour est interminable. Partout les mêmes scènes, sans adultes, alors que tout le reste semble si normal, le ciel, l’air, la ville… Comme si c’était moi qui n’étais plus de ce monde.

Je traverse la Seine, les bateaux mouches sont remplis de touristes enfants. Je ne veux plus qu’une seule chose. Rentrer me réfugier au plus vite, me réveiller chez moi. Pourtant je ne rêve pas, je marche, je transpire, le sol résonne sous mes pas précipités d’un martellement sec et creux.

J’arrive essoufflé, trempé de sueur. Le reflet dans la glace n’est pas pour me rassurer. Mon visage est rouge, mes cheveux en désordre. Le pansement sur mon front a disparu, il s’est décollé pendant la course. Mon cœur bat à tout rompre et le sang bouillonne à me transpercer les tempes. Je vais encore une fois à la fenêtre pour m’assurer que le monde extérieur n’est pas en train de chavirer comme l’autre jour. De nouveau, le vertige me contraint à faire une étape forcée par le premier fauteuil trouvé en chemin. Assis, haletant, je me mords les lèvres. Que faire ? Je préfère me diriger vers la salle de bains à la recherche de quelque chose pour me calmer. J’appellerai quelqu’un, le samu ou un médecin, mais plus tard. Pour le moment et sans que je comprenne pourquoi, je ne vois mon salut que dans le sommeil. Je n’hésite pas à prendre deux comprimés et m’écroule sur le lit. Enserrant ma tête entre deux coussins, j’accroche mon regard au plafond à la recherche, pourquoi pas, d’un ange venu à travers une brèche ouverte sur le ciel, qui viendrait me rassurer et me délivrer.

Le temps viendra, plus tard, d’essayer de comprendre le parallèle troublant des évènements de cette journée avec ceux de l’avant-veille, pour autant que je puisse parvenir à une explication quelconque. Peu à peu, le rythme de mon cœur ralentit, le froid me gagne. J’entends les bruits de la rue. Je m’efforce alors de respirer lentement, profondément. Je compte chaque souffle qui, lourdement, soulève puis creuse ma poitrine. C’est une habitude que j’ai prise lorsque le sommeil ne vient pas. En quelques minutes, une brume laiteuse me soustrait dans un ballet de chiffres qui scintillent comme des étoiles.

La nuit m’a repris et, avec elle, d’autres rêves inquiétants. Le premier se dévoile en même temps qu’un épais brouillard se dissipe. Un voilier avance seul et péniblement. Son étrave maigre et effilée ressemble au Requin, un de ces voiliers qui existaient du temps de mon enfance. Il est à sec, mais il traverse la grève à marée basse, mû par une force aussi mystérieuse qu’incertaine et fragile. Sa longue quille creuse un sillon dans les innombrables bandelettes de sable zébrées par des filets d’eau que la mer a oubliés. Ses voiles sont affalées. Aucune force ne semble le porter et, pourtant, il va vers l’avant, dans un équilibre difficile. C’est la fin de la journée, le soleil baigne déjà l’air d’orangers et de bleus doux. Le bateau veut rejoindre la mer, repoussée au-delà de la baie par la marée descendante.

Puis un autre rêve : un oiseau à grand ramage, qui vole très lentement. Il fait presque du surplace au-dessus de quelque chose que l’on ne distingue pas bien, un être inanimé ou un objet, ou peut-être moi. Soudain, le rapace s’abat à la vitesse d’une bombe sur cette proie gisante. D’un coup d’aile, il l’emporte entre ses griffes et disparait.

Encore un rêve : c’est le matin. Je suis de retour à l’école, après une des innombrables absences que j’accumule depuis le début de l’année scolaire. Arrivant parmi les derniers, je me glisse dans la salle de classe pour m’asseoir discrètement à l’un des rangs du fond. Mon voisin direct ne s’est même pas retourné vers moi, comme si je n’étais pas là. La leçon continue. Les élèves ont avec le professeur une relation qui me parait aussi simple qu’étrange, et qui m’échappe. Je ne sais rien de la matière enseignée. Mais tout me semble quand même normal, déjà vu. Mon apparition ne suscite aucun étonnement chez les élèves, qui se sont habitués à mes absences prolongées, ponctuées par des présences de plus en plus rares. Je ressens une certaine gêne, mais je m’y suis fait aussi. Le soleil tranche la pièce d’immenses rayons transversaux, marquant l’espace d’ombre et de lumière.

À mon réveil, quelques heures plus tard, le soir a commencé à tomber. Il me faut du temps pour revenir à moi, après ces scènes frappées d’étrangeté, ces rêves multiples et denses, comme si mon inconscient déchargeait des défilés d’images pour le protéger contre les émotions du matin. Ma valise encore fermée est restée en travers de l’entrée. Les vêtements parsèment le sol. J’avais dû me coucher à moitié déshabillé dans la précipitation, avec l’espoir, peut-être, que le sommeil permettrait de retrouver ensuite la vraie vie, remplie d’adultes, et qu’il gommerait toutes ces expériences déroutantes.

La tentation de me rendormir est forte. Mais ne faut-il pas plutôt me lever, et aller voir encore une fois ce qui se passe par la fenêtre ? Ma main navigue au hasard des plis des draps et trouve le téléphone : il y a eu plusieurs appels “en absence”. Le seul enregistré est celui depuis l’aéroport de Varsovie, où celui qui était venu me chercher m’a attendu en vain.

Je voudrais reprendre pied. Après les scènes d’apocalypse en plein boulevard, les enfants… Les images de la matinée ressurgissent. Je prends le parti de n’en parler à personne. De toute manière, je ne saurais à qui en parler.

Je ne vais pas non plus recommencer la même vérification que l’avant-veille, en retournant sur les lieux de la matinée.

De la fenêtre, j’assiste au spectacle habituel de la rue. Des voitures et des piétons. L’appartement est-il situé trop haut ? Je ne parviens pas à distinguer si les conducteurs ou les passants sont normaux ou pas. J’hésite longuement avant de me décider à sortir. Suis-je témoin d’évènements aussi passagers qu’extraordinaires, ou bien victime d’hallucinations ? Le choix est douloureux, aucune des deux options n’est enviable.

Il n’y a que des adultes dans la rue, ce qui m’apporte un soulagement immédiat. Avais-je attrapé une fièvre délirante quelque part? Perdu dans mes pensées, je marche au hasard, tandis qu’une nouvelle nuit d’été tombe sur Paris. Elle retient toute la chaleur de la journée que le manque de vent, en fin de journée, a augmentée.

Je me rapproche des quartiers les plus animés le soir. Il n’y a presque pas d’enfants, à l’exception de quelques-uns en compagnie de leurs parents. Il y a bien quelques adolescents en groupe, mais ils se fondent dans la masse. Pour une fois, j’éprouve un sentiment de fraternité réconfortant auprès de mes semblables.

Pourrai-je comprendre ce qui m’arrive ? Ne vaut-il pas mieux oublier ? J’ai l’impression d’être en apnée, dans une bulle d’eau qui frotte à peine le sol et se déplace au rythme de la marche. Comme si tout contact avec le monde extérieur passait par le filtre de cette membrane. Je marche longtemps, je suis les détours des ruelles, allant là où il y a de la lumière, de la vie, du bruit, des rires et de la musique. La rumeur de la ville me parvient dans un bourdonnement qui se confond avec le vacarme de mes souvenirs récents. Lequel recouvrira l’autre ? Lequel sera le plus réel ?

Plus j’avance vers les quartiers animés, plus les senteurs se mélangent. Elles se composent des odeurs de cuisine, de la foule et de la poussière. L’air est lourd, de plus en plus irrespirable. La moiteur monte du sol, un orage se rapproche. Aux croisements parfois, une brise légère balaie mes cheveux et mes bras nus et donne une illusion de fraîcheur qui disparaît aussi vite. Ces courants d’air m’encouragent à aller plus loin. Je veux marcher de plus en plus, oublier ma tête qui tourne, diluer ces délires qui me hantent dans la foule de tous ceux qui s’agglutinent aux terrasses comme des mouches contre une lampe.

Il n’y a plus rien à voir entre la vitalité grouillante de la rue qui s’accroit à mesure que la nuit avance, et le spectacle de ce matin. Lorsque je débouche sur une rue plus calme parmi celles qui bordent la Seine, je reviens en arrière pour me fondre dans le courant de la vie nocturne. La musique qui se déverse des bars se fait plus lourde, la foule parle plus fort.

Cela fait plus de deux heures que je marche. Il m’arrive de croiser parfois de pauvres hères qui, comme moi, rasent les murs. J’ai appris à les reconnaître, ces passe-murailles invisibles qui arpentent les mêmes trottoirs. Je les dévisage avec un mélange de haine et de pitié. Quels fantômes sont-ils venus fuir dans la foule ? Je suis comme eux, à regarder le spectacle de l’humanité qui vit, qui s’amuse, et qui ne meurt pas de solitude ce soir.

Alors je cherche une terrasse d’où je pourrais regarder le spectacle de la vie, d’où je pourrais partir plus vite aussi.

La chaleur a fait sortir tout le monde. Au milieu de groupes attablés, je vais étaler ma solitude aux yeux de tous, des frivoles, des heureux… J’ai trouvé une place à La Palette, à l’angle entre la rue de Seine et la rue Jacques Callot. Des groupes de fumeurs occupent tout l’espace qui empiète largement sur la petite place de devant, que de rares voitures traversent au pas.

Ces scènes de rue font remonter en moi une bouffée d’optimisme. La jeunesse s’amuse, la ville vibre dans la chaleur de cette nuit. Parfois, les toiles tendues sur la terrasse claquent sous les rafales de vent qui confirment l’imminence d’un orage. Mais personne ne s’en soucie, sauf moi qui mesure la fragilité de cette scène de vie.

Pourtant, le ciel est encore haut et la nuit veut être longue, très longue. La vie tourbillonne autour de moi. Alors je reprends un peu l’espoir d’avoir un jour ma part, à mon tour.

Puis, soudain, quelques gouttes de pluie, des coups de vent plus violents, et un éclair qui déchire un bout de ciel, dans l’espace qui sépare deux immeubles. Une masse d’air éclate, transpercée par une pluie abondante. C’est le signe de la fin. De nombreux clients courent s’abriter où ils peuvent. Ils forment des masses compactes, comme s’ils préparaient dans l’ombre une attaque pour repousser la tempête.

D’autres partent en pagaille, rapidement trempés par les trombes d’eau qui s’abattent d’en haut. Telle la poudre du sablier, la foule disparaît, remplacée par la pluie ardente et les flaques d’eau qui commencent à se former partout. C’est la vie qui reflue. Je me sens vide à nouveau. Il fait froid.

Je rentre à mon tour, puisque le spectacle est terminé. Je retrouve mon chemin que je pourrais suivre les yeux fermés. Comme si mon existence était la répétition de cette scène vécue si souvent : le retour solitaire d’une marche silencieuse, mélancolique et surtout absurde.

Avant de m’endormir, je prends la résolution de consigner systématiquement tous mes rêves étranges, quitte à interrompre mon sommeil pour ne pas les oublier. Ce sera mon journal de nuit. Mais cette nuit-là non plus, je n’aurai rien à écrire.

merci à Maïlis pour son aide et son soutien

2 commentaires
  • louis de sagazan
    Posted at 17:47h, 02 mai Répondre

    Ah ! Je tombe à pic puisque cette préface est postée du 29 avril et que nous n’en sommes qu’au 2 du mois suivant ! Chaque semaine un chapitre ? Je m’abonne !

  • Claudine
    Posted at 22:19h, 23 mai Répondre

    Depuis que je suis tombé sur votre site, je vais de découverte en découverte et je ne me lasse pas de lire vos textes dont j’apprécie le charme et la poésie. Et avec ce chapitre 2, vous nous offrez en plus du suspense ! Merci !!!

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