23 Juil Le papillon
Cette fois, il était seul.
Quand j’écris « cette fois », c’est pour garder ce moment que je viens de vivre et que je voudrais maintenant décrire.
Parce que les papillons, en ce moment, sont permanents. Il n’y a pas une marche, ni même une traversée du jardin, sans que le vol de l’un d’entre eux ne vienne me rappeler la présence des êtres réels.
Lorsque celui-ci, tout à l’heure, s’est posé devant moi, toujours au même endroit, je… je ne sais pas quoi dire… j’étais heureux, comblé, retrouvé, et curieux de la suite.
En fait, il ne s’est rien passé. D’abord, il a refermé ses ailes, comme s’il quittait l’espace. Il était posé, sur ce grain de terre en plein milieu du chemin, sans bouger. Comme moi.
Comme vous, j’observe les papillons. À la différence que dans mon cas, cela ne fait pas très longtemps. Depuis que je vous ai croisée, en fait…
Alors, si je ne m’y connais pas encore très bien, je parviens quand-même à saisir des premières notions. À ‘force’ de concentration, d’émerveillement et d’émotion.
Ce que j’ai reconnu tout à l’heure, car je l’avais déjà vu avec d’autres papillons, c’est que lorsqu’il referme ses ailes, posant sur le sol son trait oblique et timide vers le ciel, il devient tout sombre. Tout noir. La lumière ne le traverse plus. On dirait une ombre, salie de tristesse, accrochée au sol pour ne pas encore disparaître.
Et puis, il s’est ouvert au monde. Dans les palpitations de ses ailes, qui s’élevaient vers le ciel avant de se rabattre sur son petit corps, et qui recommençaient encore, j’ai compris qu’il respirait de tous ses poumons et de tout son cœur.
Dans ses ailes déployées, dans la lumière enfin libérée, dans l’illumination de ses membranes transparentes, j’ai vu l’explosion de couleurs et de joie.
Vous souvenez-vous des papillons dont je vous ai parlé la dernière fois ? Et bien, tout à l’heure, j’avais le sentiment de reconnaître l’un d’entre eux. La même robe au velours sombre, dont je ne sais s’il est marron, violet ou, tout simplement, carmin. Oui.. carmin ! C’est la couleur, je la reconnais enfin. Et les mêmes disques blancs encerclés de noirs, aux pointes hautes allant vers l’extérieur de ses ailes. Il y en a deux de chaque côté, adossés de deux ronds blancs symétriques.
Je peux vous dire que l’émotion est montée sérieusement, de mon côté. L’observation silencieuse a duré quelques bonnes minutes, et pendant ce temps, j’ai senti cette joie étonnante qui montait en moi.
J’ai tout de suite pensé qu’il faudrait à nouveau que je rentre chez moi sans trop tarder. Pour me rappeler. Écrire ces lignes. Et tenter, comme je le peux, de restituer ici ce que je ressentais dans mon cœur.
J’y échoue, je crois. Mais je ne suis pas le seul fautif. Mon chien, d’abord. Lui qui baguenaudait au loin a soudain décidé de me rejoindre. Quand il s’est rapproché de moi, dans sa course lourde et prévisible, il a effrayé le papillon, qui s’est envolé un moment.
Ma voisine, ensuite. Comme l’autre fois, elle m’a surpris alors que j’étais immobile, en pleine contemplation, au milieu du chemin comme si j’étais déjà au milieu du gué vers la rive de l’éternité. Comme l’autre fois, elle n’a pas vu ce qui se passait. Comme l’autre fois, le papillon s’est élevé vers des ciels plus tranquilles.
Cela n’est pas grave.
Car mon cœur est encore habité par la merveille, par la joie et la légèreté reçues tout à l’heure comme les plus tendres étreintes
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