Une journée d’été (aux Ebihens)

28 Juin Une journée d’été (aux Ebihens)

Les matins de juillet, il fallait du temps pour que la maison se réveille. Rien ne pressait… Pour ouvrir l’oeil, nous n’avions que les effluves de pain grillé qui montaient dans nos chambres flatter nos narines et nous sortir lentement du lit. Ma mère prenait son petit-déjeuner souvent seule, car si mon père était absent, c’est qu’il était déjà parti préparer le bateau, à moins qu’il n’y ait dormi comme il le faisait souvent.

Quelques heures passaient encore, nous traînions dans nos chambres le temps que Maman prépare le déjeuner : la même salade de riz, de tomates, de concombres, d’oeufs et de feuilles de laitue, des morceaux de jambon, de blanc de poulet ou de thon, encore des câpres et des olives, qu’elle disposait dans un grand tupperware oblong au plastic épais et de moins en moins transparent, dont le couvercle, avec les années, craquelait un peu sur les côtés.

Nous montions dans la voiture pour gagner Saint-Briac, tout proche de Dinard. Il ne fallait qu’un instant, comme pour tourner les pages des beaux albums. Moins de dix minutes en filant tout droit entre les champs et les pâturages le long de la route Bourges, qui était aussi un peu la nôtre. Car si je ne suis pas certain que nous l’ayons inaugurée, nous l’avons bien baptisée mille fois dans la Peugeot 104 au bleu comme les yeux de Maman. Cette route devait son nom au maire de Dinard, ministre de la République, qui aurait fortement encouragé à sa construction afin de regagner plus vite sa belle maison qui dominait le port de  Saint-Briac.

Elle conduisait prestement, la fratrie glissée derrière. Christophe et moi toujours collés ensembles comme de vrais faux jumeaux, Claire devant lorsque François avait préféré son solex ou son vélo, à moins qu’il ne fut déjà plus parmi nous, parti sous d’autres cieux plus gris…  Il y avait encore Ickory, le setter roux et capricieux qui se nichait aux pieds de la banquette arrière.

Au Béchet, nous laissions la voiture en plein soleil, prête à fondre et se couler dans la pente de la cale toute effritée des assauts des marées et des ans qui y avaient creusé des trous impressionnants vite rebouchés à chaque printemps. Sans perdre plus de temps, nous nous rapprochions du bord à l’heure où la plage était encore déserte. Il s’en fallait de peu à chaque fois que nous n’arrivions trop tard. Mais par égards pour ma mère, le reflux attendait toujours que nous quittions le port avant de découvrir l’anse et coucher sur la vase les bateaux endormis sur leurs flancs.

Entre temps, l’un d’entre nous était allé jusqu’à l’Argwenn à la nage ou même à pieds si l’eau n’était pas trop haute, pour ramener le youyou sur le rivage. Rapidement, nous remplissions la frêle navette pour regagner le voilier familial à la rame ou, plus rarement, à la godille. Le temps encore de larguer les amarres, nous quittions les eaux calmes du petit port, dépassions les rochers du Nessay pour découvrir les beautés de la Baie.

Il y avait l’Islet à babord qui cachait Lancieux, la Salinette et le Péron à tribord, l’île des Ebihens au loin et, derière elle quand la visibilité le permettait, la pointe majestueuse du Cap Fréhel qui abritait les remparts du Fort Lalatte. Encore, des ilôts ou des cailloux partout dans la mer signalés par autant de balises rouges ou vertes, que la prude marée dénudait le moins possible. Autant de rivages découpés de rochers majestueux, léchés par les plages riantes que surplombaient des forêts de pins qui les protégeaient des vents qui, ici, viennent de partout.

Avec toutes les voiles dehors, même la plus petite brise ne nous aurait pas retenus trop longtemps dans la traversée du bras de mer qui nous séparait des Ebihens. Nous laissions bientôt l’île Agot sur tribord, non sans s’assurer à chaque fois, à l’oeil nu ou au moyen de jumelles, qu’aucune présence humaine n’était venue profaner le sanctuaire des moètes et des goélands.

Bientôt, le plus rapide d’entre nous était déjà à la proue du bateau, tandis que celui-ci approchait le mouillage, prêt à jeter l’ancre avec la fierté d’obéir aux ordres d’un père qui, sur son navire, était un grand capitaine.

Notre île avait des airs de Pacifique. La plage servait aussi de port, elle était bien protégée par une pointe sur laquelle reposait une maison de pêcheurs qui ressemblait davantage à un poste de garde pour surveiller les invasions des pirates. Dès qu’on la dépassait, c’était toujours ce même paysage enchanteur digne de l’ïle au Trésor, du Corsaire Rouge ou des Révoltés du Bounty : un arc de sable arrondi sur ses bords, protégés en ses extrémités par des rochers imposants, et bordé côté terre d’une végétation généreuse digne des îles sauvages.

Il ne fallait plus attendre longtemps pour que nous plongions du bateau, les uns après les autres. À l’époque, nous étions les seuls ou presque à venir sur l’île : Le silence des lieux était joyeusement perturbé par nos cris et les aboiements du chien qui sautait à son tour à l’eau.

Les parents restaient à bord, s’installant sur le pont arrière pour profiter du moment. À moins qu’ils n’achèvent les préparatifs du déjeuner dans le confort de la cabine où mon père avait tout prévu :  sur la table de quart bordée de larges banquettes, on disposait des assiettes en plastique de toutes les couleurs qui ressemblaient aux soucoupes volantes des “Envahisseurs”, des gobelets au verre sombre et épais et la vaisselle du bord qu’il ne fallait jamais remporter à la maison.

Les déjeuners allaient toujours vite, et nous nous dépéchions de sauter de nouveau à l’eau juste après, sans attendre la demi-heure de digestion après laquelle seulement, comme nous aimions le croire, il était dangereux de se baigner sous peine de couler à pic ou je ne sais quelle autre terreur…

Les après-midi se déroulaient dans l’île. Maman venait sur la plage planter un parasol, au pied duquel elle resterait la plupart du temps, entre les baignades, les discussions avec Claire, le tricotage de pull-overs ou de gilets dans les éternelles laines Marigold, ou la lectures de Daphné du Mourier, à moins que ce soit celle de “L’Homme Nouveau” qu’elle aimait nous lire à voix haute.

Je me souviens des guèpes qui tournoyaient, du sel qui mordait la peau dans le dos et sur les cuisses, du sable tellement blanc qu’il me semblait si rare et précieux qu’il aurait fallu interdire tout accès à d’autres que nous. Il était tellement fin qu’il était presque impossible d’y courir tant les pieds s’enfonçaient. En le creusant bien, je construisais des galeries de tunnels pour le passage de mes cyclistes ou d’armées imaginaires, tandis que des centaines de petits insectes transparents protestaient en sautillant dans tous les sens.

J’avais aussi le courage de partir seul sur les sentiers percés au milieu des ajoncs et des herbes hautes. Ils étaient jonchés d’épines et de petits cailloux qui martyrisaient le plat de mes pieds nus. Comme Robinson, j’explorais mon île à la recherche de présence humaine, d’habitations cachées ou d’animaux féroces : vers le sud, qui faisait face à Saint-Jacut, ou vers le nord sur le chemin de ronde, jusqu’à la grande tour qui avait été élevée du temps de Napoléon pour guetter les anglais, à moins qu’elle ne soit encore plus ancienne.

Surtout, j’allais courir sur les rochers. Rapide comme l’éclair et sans un bruit, j’échappais à la surveillance des Hurons et des Sioux. Je bondissais d’une pierre à l’autre avec l’agilité de Natty Bumpo. Celui que vous reconnaitrez peut-être mieux au nom d’ « Oeil-de-Faucon » ou à celui de la « Longue-Carabine », ses noms d’empruns aux différents épisodes des aventures du grand personnage de James Fenimore Cooper, le héros de mon enfance. Si vous ne l’avez jamais lu, je suis bien triste pour vous.

La journée s’étirait et ne finirait plus, si Dieu voulait bien nous entendre. Le ciel bleu pâle parsemait des nuages silencieux que le vent poussait vers la terre, le soleil scintillait entre les voiliers au loin, les vagues et le moutonnement de la mer qui ronronnait de bonheur.

La lumière qui déclinait doucement marquait le temps du retour. Quelque soit le vent, nous quittions l’archipel en suivant toujours le même parcours : Papa longeait l’île et ne changeait son cap en direction du golf de Saint Briac qu’après avoir dépassé la plage de la Torpille à l’est (c’est ainsi que nous l’appellions entre nous, parce qu’on pouvait y voir, aux marées basses, la carcasse d’une torpille allemande de la dernière guerre partiellement enfouie dans le sable), et la chaîne des Haches, les grands rochers noirs plantés en pleine mer comme des guetteurs géants qui marquaient la frontière avec le grand large.

Souvent, Papa branchait le moteur pour accélérer le retour, si nous avions trop tardés et que la marée descendante menaçait de ne plus nous laisser entrer au port. Alors, à califourchons sur le bastingage, nous laissions nos jambes pendre dans le vide, et plonger dans l’écume que l’étrave du bateau cassait dans les vagues.

J’étais pressé de retrouver ma chambre, mon univers : le cérémonial du soir était toujours trop long. L’arrivée au port, les rangements hatifs, le retour en voiture par la côte cette fois-ci : Longchamps, Saint Lunaire, Saint Énogat et Dinard enfin… Je le regrette aujourd’hui, mais ces jours se ressemblaient tellement. Comment aurai-je pu savoir que mon enfance, mes parents et ma famille n’étaient pas un paradis éternel ?

Pas de commentaire

Laissez un commentaire