Le Vieux Prince

06 Mai Le Vieux Prince

Je tiens à vous prévenir tout de suite, cette histoire est un conte. N’allez donc pas chercher à trouver des ressemblances ou des similitudes, je l’ai sortie tout droit de mon imagination ou d’un songe. Elle n’a pas le moindre lien, à ma connaissance, avec quelqu’un que j’aurais rencontré ou dont j’aurais entendu parler. Et puis, elle s’est passée dans des temps très anciens… si anciens qu’aucune mémoire humaine ne pourrait l’atteindre…

Donc :

Il était une fois un Vieux Prince. C’est ainsi que l’appelaient les sujets qui vivaient sur ses terres. Il avait eu de nombreux sujets, et son territoire était si grand qu’on n’en voyait pas les limites, même pas du haut de la plus grande tour de son château. Il était si âgé qu’il ne restait personne pour se souvenir de la jeunesse du Prince. Il l’avait certes connue un jour, mais celle-ci avait disparu derrière une couche d’années aussi épaisse que l’écorce des très vieux arbres. Vous savez, cette écorce toute craquelée, toute fatiguée et noircie par le temps, et sous laquelle la sève coule encore, rare et fine comme le sang dans les vieilles artères.

Cette vieillesse avait tout gagné autour de Prince. Son château, qui commençait à tomber en ruines, ses jardins, qui ne donnaient plus de fleurs ni de fruits, et tous les prés alentours qui étaient recouverts d’herbes sauvages. Les plus anciens se remémoraient encore les temps de richesse du petit royaume, mais ceux-ci étaient aussi lointains que la jeunesse partie.

Le Vieux Prince habitait seul dans un immense château. Il était entouré de quelques serviteurs, encore fidèles, et de ses chiens. Sa solitude était grande, si grande qu’on ne savait plus s’il avait eu un jour une famille, ou des proches qu’il aimait. L’histoire ne le dit pas tout de suite, attendons un peu.

Le vieil homme vivait triste et malheureux. Ce qui lui restait de vie, il le passait dans le silence d’une bibliothèque immense où il avait gardé son seul trésor, une collection de livres et de parchemins. Les journées étaient toutes les mêmes, ponctuées par des marches qui marquaient la fin de la journée. Quand le soir pointait, il sortait, accompagné de ses chiens, pour aller toujours contempler les arbres centenaires qui entouraient le château. À chaque fois, il s’arrêtait longtemps devant l’un d’eux, avec qui il semblait engager un dialogue silencieux.

Il interrogeait aussi les nuages qui voyageaient au loin, ou le vol des oiseaux dans le ciel. Il ne saisissait plus le sens de son existence. L’un de ses plus grands malheurs, c’était la perte de la mémoire qui l’avait entièrement abandonné. Il ne se souvenait plus qu’il avait mené une autre vie, avant ce long désert qu’il traversait depuis tant d’années. Il se doutait bien qu’il s’était passé mille choses dans sa vie mais le mystère s’épaississait sur les causes de son infortune. Condamné à ne plus comprendre sa vie, il avait fini par attendre la mort. Mais le vieil homme aurait tant voulu, avant d’exhaler son dernier souffle, retrouver la mémoire…

Les seules visites qui apportaient un peu de vie au château, étaient celles des caravanes des commerçants.  Une fois par mois, ils livraient les victuailles dont l’usage parcimonieux permettait l’économie jusqu’à leur prochaine venue. Parfois, des saltimbanques profitaient de ces équipées pour tenter de vendre leurs bons tours ou leurs charmes. Mais ici, ils n’étaient pas reçus, le vieil homme n’avait ni la bourse pour les payer, ni le désir d’être distrait.

Il arriva pourtant qu’un jour, une vieille femme dépenaillée insistât pour le rencontrer. Elle était venue avec la caravane et ne partirait pas sans avoir rencontré le seigneur des lieux. Elle attendit trois jours et trois nuits, en répétant sans cesse sa demande aux serviteurs du seigneur. Celui-ci, intrigué par une telle ferveur, finit par accepter qu’on lui ouvre sa porte.

Lorsqu’elle entra, il vit une petite silhouette sombre et voûtée qui s’avança jusqu’à lui. D’un simple geste, il lui indiqua le fauteuil qui était face au sien, près de la cheminée dont les flammes fournissaient à la pièce sa seule source de lumière.

L’étrangère s’assit. Toujours sans lui adresser la parole, le Vieux Prince lui fit signe qu’elle pouvait parler.

– Je savais que ce jour viendrait, lui dit-elle. Elle continua.

– Je suis une voyante, une diseuse de bonne aventure comme on m’appelle parfois. Mais je dis toujours la vérité et, avec vous, je ne prendrai pas d’argent. Parce que j’ai entendu votre plainte, celle qui monte le soir aux canopées et que les feuillages murmurent dans le vent. Ce vent est venu jusqu’à moi, et j’ai attendu longtemps le jour où je découvrirais le lieu d’où venait cette lamentation. Lorsque nous sommes arrivés au château ce matin, j’ai tout de suite compris que j’avais enfin trouvé.

Le vieil homme s’était redressé, tous ses sens s’étaient éveillés…

“Il était une fois un Jeune Prince. Il était particulièrement bien né. Il était beau, il était riche, il possédait des terres immenses. Il était entouré de tous les siens. Il avait épousé la princesse d’un lointain pays d’orient, ils avaient de nombreux enfants. Le Jeune Prince était un homme intelligent, il gouvernait avec sagesse. Mais il avait un immense défaut. Il ne voulait écouter les conseils de personne et dictait sa loi sans partage. Avec le temps, l’orgueil avait peu à peu aveuglé le Prince. Son coeur s’était endurci, et, autour de lui, la peur grandissait.

Le Prince n’avait pas compris les temps nouveaux. Des évènements imprévus allaient tout changer. C’est alors que la famine sema la désolation au-delà de son royaume, jusqu’à celui du plus puissant des seigneurs dont les frontières commençaient derrière les montagnes du nord et s’étendaient jusqu’aux confins de la terre. Les proches de notre Prince voulurent lui dire qu’il devait venir en aide à ce voisin de plus en plus menaçant. Il n’écouta pas. Les émissaires de là-bas vinrent solliciter son aide. Il refusa.

Ce fut la guerre, et il la perdit. L’armée de notre Prince fut anéantie. Lui qui ne s’était jamais soumis qu’à Dieu, il subit la dure loi d’un Roi étranger qui exerça sur lui sa cruelle colère. Sa famille fut exterminée, ses biens pillés et ses terres brûlées.

Le Prince survécu, avec une poignée d’hommes et de femmes. Après la bataille, il resta de nombreux jours enfermé au cœur de son château, pétrifié et muet. Au bout d’une semaine, il était devenu un vieil homme. Au bout d’un mois, il avait perdu la mémoire.”

La sorcière se leva et, se rapprochant du vieil homme, planta son regard dans le sien. Elle lui cria :

– Ce Prince, c’était toi ! Je suis venu te délivrer de ton malheur en te révélant ton passé ! Tu vas pouvoir mourir maintenant ! Tu te réincarneras ! Si celui que ton âme habitera sait pratiquer l’humilité, l’écoute et le service des autres, alors tu seras sauvé !”

Le serviteur qui se tenait dans le couloir avait entendu l’éclat d’une voix. Il fut intrigué par le long silence qui s’ensuivit. Au bout de quelques minutes, il frappa à la porte. En vain, car son seigneur ne lui répondait pas. Alors il pénétra dans la grande pièce. Il n’y avait aucun signe de la présence de cette femme qui avait disparu. Toujours assis à la même place, le Vieux Prince ne bougeait pas. Ses yeux, tournés vers une fenêtre, fixaient le ciel. La paix détendait les traits de son visage qu’un grand sourire illuminait. Il était mort.

 

merci à Maïlis pour son aide

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1commentaire
  • Claire Tusaisqui
    Posted at 15:51h, 08 juin Répondre

    Très beau

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