Extase

10 Sep Extase

Le coeur pressé, l’angoisse qui montait à la gorge, je bousculais presque les passants trop nombreux en ce samedi de ville et me précipitait vers le jardin du Luxembourg avec une fébrilité inhabituelle.

Il me fallut marcher longtemps, les écouteurs vrillés aux oreilles et martellant des mélodies lourdes avant que je vienne reposer enfin cette fin d’après-midi au près d’une des pelouses où j’aime échapper mes pieds nus.

Le soleil était encore fort et m’étourdissait. C’est à ce moment qu’une très jolie jeune femme est venue s’asseoir à côté de moi. Elle était accompagnée d’une amie de son âge. Les deux semblaient liées d’une amitié aussi solide qu’indéchiffrable pour moi qui, la musique encore en tête, ne pouvait rien entendre de leurs échanges.

Je l’ai reconnue tout de suite. C’était une marquise. De longs cheveux chatains qui cascadaient sur ses épaules, la finesse des traits du visage, l’éclat d’une beauté qui ne s’ignorait pas tout en aimant certainement recueillir toutes les confirmations possibles. Ce qui fut mon cas.

Regards échangés, beauté reconnue et reconnaissante d’être ainsi confirmée. Elle m’a alors renvoyé quelques éclairs qui m’ont à la fois donné le sentiment que j’existais, que la vie affluait violemment en moi, et que j’étais malheureux.

Je suis allé jeter mon désespoir au devant de moi. Il ne m’a pas fallu longtemps, car tu étais là. Il suffisait de tourner la tête de l’autre côté pour me laisser rapidement gagner par la lumière et la paix que tu transmettais déjà dans mon coeur.  Peu à peu, et bercé par les effluves que tu versais jusqu’à moi, j’ai senti l’étreinte se défaire. Bientôt, je pouvais de nouveau contempler la création et même parfois la belle sans trop souffrir.

Au contraire, des vagues de beauté remontaient dans ma poitrine et mon coeur à mesure que j’écoutais les murmures que le chêne glissait dans mon coeur. À subtile mesure, la joie montait en moi, puis l’émotion débordante lorsque je compris que tous les arbres autour s’étaient joins à cette symphonie. L’un après l’autre, chacun entrait dans le bal et déployait ses douceurs et ses beautés.

Je venais, pour la première fois de ma vie, de saisir l’illusion dans laquelle ma tristesse me retenait. Certes, il y a la solitude humaine et toutes les femmes que je ne peux aimer. Mais il y a autour de moi des grands frères toujours prêts à m’accueillir, à m’écouter et me transmettre leur parole.

Ils sont les messagers de l’amour et de la beauté visibles et invisibles. Je voyais la foule des petits humains venus comme moi s’agglutiner à la beauté et l’energie de la vie sans toujours bien la comprendre. Ils parlaient souvent trop fort, ou bien ils se laissaient distraire à la lecture des journaux et de ces nouvelles qui doivent toujours être de plus en plus mauvaises pour que nous puissions mieux y enfouir nos tumultes. Cela n’avait plus aucune importance. La joie me submergeait et je ne pouvais plus quitter la compagnie de mes grands frères, alors que la soirée gagnait et que le jardin allait fermer.

Dans mon coeur gonflé de joie flottait maintenant un silence radieux. Celui de l’accueil de la beauté qui m’entourait. Et la certitude que l’éternité a commencé.

 

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2 commentaires
  • Louis de Sagazan
    Posted at 23:21h, 10 septembre Répondre

    Étreindre un grand arbre vénérable à bras le corps, en silence, longtemps. Une expérience fantastique, à renouveler souvent, surtout à la montée de la sève, au printemps. Union intime à leur si vitalisante présence. On comprend alors à quel point un arbre est une personne, comme tout, là, ici.

  • Marie-Françoise DE CACQUERAY
    Posted at 16:38h, 12 septembre Répondre

    François Mauriac aussi, à chaque retour à Malagar, embrassait son chêne avant toutes choses. Qui n’a pas éprouvé la force, l’encouragement, le conseil quelques fois que vous communique un vieil arbre si vous prenez le temps d’écouter le silence sur fond de brise légère dans ses feuilles ? Merci de nous faire partager vos émotions où la beauté est omniprésente.

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