« La Mort à Venise » de Thomas Mann – Note de lecture

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Note du 14 juin 2015

« La Beauté, la beauté seule est divine et visible à la fois »

 

Tout est beauté dans “La Mort à Venise”, une beauté toujours silencieuse, mélancolique et sans joie, qui décline vers la mort comme les rayons du soleil au somptueux crépuscule du Lido. Cette beauté met en lumière deux vérités selon moi, celles que je me tenterais humblement de rappeler ici. Elles sont Intimement liées parce qu’elles sont indissociables : Thomas Mann nous offre sa vision sur l’artiste, et sur la beauté.

 

J’ai rarement autant vu la solitude de l’artiste, elle m’a fait aimer la mienne. Car j’ai lu : “D’être seul et de se taire, on voit les choses autrement qu’en société ; en même temps qu’elles gardent plus de flou elles frappent davantage l’esprit ; les pensées en deviennent plus graves, elles tendent à se déformer et toujours se teintent de mélancolie. Ce que vous voyez, ce que vous percevez, ce dont en société vous vous seriez débarrassé en échangeant un regard, un rire, un jugement, vous occupe plus qu’il ne convient, et par le silence s’approfondit, prend de la signification, devient évènement, aventure, émotion. De la solitude naît l’originalité, la beauté en ce qu’elle a d’osé et d’étrange, le poème. Et de la solitude aussi, les choses à rebours, désordonnées, absurdes, coupables.” (p.46)

 

La gloire et la reconnaissance n’ont pas comblé l’écrivain gagné plutôt par la lassitude et l’insatisfaction. Dans ses fastes et sa beauté inouïe, Venise accueille l’artiste pour un dialogue intérieur : Le remarquable silence de la cité des eaux semblait accueillir les voix avec douceur, leur ôter du corps, les égrener à la surface du flot (p.41) Il y a des lieux uniques pour leur beauté sur cette terre, qu’elle vienne de la nature ou de la main de l’homme. Venise est un des tous premiers. Des lieux où la vérité va se manifester, et qui imposent le silence.

 

Car il n’y aura pas d’autre parole, aucun dialogue tout au long de cette nouvelle. Que le regard désabusé de l’artiste qui, heureusement, peut encore être surpris par la beauté : “Aschenbach, plus encore que la veille, fut frappé d’étonnement et presque épouvanté de la beauté vraiment divine de ce jeune mortel.” (p.54). Aux côtés de Tadzio, adolescent qu’il me plaît ici de dire la nationalité polonaise, rassurons-nous donc que ses deux soeurs sont “deux enfants d’une laideur sympathique” (p.56).

 

Pour un temps, grâce à Tadzio et grâce au Lido, Aschenbach va reprendre goût à la vie : le spectacle de la plage, de cette jouissance insouciante et sensuelle que le civilisé trouve au bord de l’infini, le réjouissait et l’amusait autant que jamais.” (p.55)

 

J’aime aussi quand Thomas Mann évoque “cette discipline du bonheur (p.78), qui s’apparente à celle de la beauté de Tadzio : “Quelle discipline, quelle précision de la pensée s’exprimait dans ce corps allongé, parfait de juvénile beauté ! Mais la sévère et pure volonté dont l’activité mystérieuse avait pu mettre au jour cette divine oeuvre d’art, n’était-elle pas connue de l’artiste qu’était Aschenbach, ne lui était-elle pas familière ? (…) Il crut comprendre dans ce coup d’oeil l’essence du beau, la forme en tant que pensée divine, l’unique et pure perfection qui vit dans l’esprit, et dont une image humaine était érigée là comme un clair et aimable symbole commandant l’adoration.” (p.81)

 

Dès que j’ai vu ce film, adolescent moi-même, j’ai compris l’importance – que dis-je, la primauté de la beauté. Je n’ai cure de ceux qui m’appellent à plus de prudence pour la beauté esthétique, tant que celle-ci est un des plus sûrs accès au divin : “La beauté, elle seule est aimable et visible à la fois; elle est la seule forme de l’immatériel que nous puissions percevoir par les sens et que nos sens puissent supporter. Que deviendrions-nous s’il en était autrement et si le divin, si la raison et la vertu et la vérité voulaient apparître à nos sens ! N’est-il pas vrai que nous serions anéantis et consumés d’amour, comme jadis Sémélé devant la face de Zeus ? Ainsi la beauté est le chemin qui conduit l’homme sensible vers l’esprit, seulement le chemin, seulement un moyen…” (p.83)

 

Je peux un instant fermer mes yeux et affirmer de tout coeur mon accord avec Hermann Hesse, contemporain de Thomas Mann : “la morale chez les artistes est remplacée par l’esthétisme” ! Il faut traiter l’artiste autrement je crois, parce qu’il est le prophète “La pensée qui peut, tout entière, devenir sentiment, le sentiment qui, tout entier, peut devenir pensée, font le bonheur de l’écrivain (…). Il savait, il sentait que la nature frissonne de délices quand l’esprit s’incline en vassal devant la beauté.” (p.84).

 

Il est le transmetteur de la beauté qui illumine et divinise les humains parce qu’elle est accès au divin : “La beauté, la beauté seule est divine et visible à la fois.” (p.131). Le divin, l’éternité et la beauté échappent autant à l’artiste qu’aux autres mortels, qu’il ne peut qu’approcher : “le langage peut bien célébrer la beauté, mais n’est pas capable de l’exprimer.” (p.93)

 

Bien-sûr, l’artiste est un homme qui doute, et j’aime encore ce doute et les ombres plus que toutes nos certitudes et nos clartés fatigantes et (in)suffisantes. Il est changeant, plus que les autres : “content d’être de nouveau là, mais hochant la tête de temps en temps en pensant à sa versatilité, à sa méconnaissance de ses propres désirs” (p.72).  Il hésite et voudrait lutter contre lui-même : “Trop tard ! Il lui fallait continuer de vouloir ce qu’il avait voulu hier.” (p.66). Et il importe peu de connaître les sources de son inspiration, j’aimais quand Romain Gary, certes un peu coquet, insistait aussi sur l’intérêt qu’il faut porter à l’oeuvre, pas à son auteur, comme ici : “souvent la connaissance des sources où l’artiste a puisé l’inspiration pourrait déconcerter et détourner son public et annuler ainsi les effets de la perfection !” (p.85)

 

Mais le poète n’est pas un prétendu prêtre. Il n’est qu’un homme : “le poète n’est pas capable de durable élévation, il n’est capable que d’effusions.” (p.133)

 

C’est dans la chair, dans la vie et le temps que l’artiste peut et doit éprouver la beauté : “Nous autres poètes, nous ne pouvons suivre le chemin de la beauté sans qu’Éros se joigne à nous et prenne la direction (…) la passion est pour nous édification, et notre aspiration doit demeurer amour… tel est notre plaisir et telle est notre honte. Vois-tu maintenant qu’étant poètes nous ne pouvons être ni sages, ni dignes ? Qu’il nous faut nécessairement errer, nécessairement être dissolus, et demeurer des aventuriers du sentiment ? La maîtrise de notre style est mensonge et duperie; notre gloire, les honneurs qu’on nous rend, une farce; la confiance de la foule en nous, ridicule à l’extrème; l’éducation du peuple et de la jeunesse par l’art, une entreprise risquée qu’il faut interdire. Car à quelle éducation serait-il propre celui que sa nature, incorrigiblement, incline vers l’abîme ? L’abîme, nous le renierions volontiers pour nous rendre dignes. Mais où que nous nous tournions il nous attire.” (p.132)

 

Je ne peux m’empêcher d’aimer cette humanité du poète, elle me rassure parce qu’elle me dit que j’ai le droit de vibrer et de goûter aux beautés de ce monde.

 

Un mot au sujet du film. Visconti a respecté presque à la lettre le récit, qu’il a sû restituer à la perfection. N’est-ce pas troublant de remarquer, ici, que son génie consiste à recréer l’oeuvre d’un autre homme, plutôt que de s’inspirer directement de la Beauté et de tout ce qui, d’ordinaire, constitue la source d’inspiration des artistes ?

 

L’esthétique, la grâce du film élèvent aux mêmes hauteurs que le texte, où il n’y a plus que le silence, l’admiration et même la joie.

 

(La Mort à Venise, suivi de Tristan – édition Fayard, mai 1987)

ps : Ma note est déjà trop longue et trop encombrée de citations, je n’ai pas pu ou plus voulu caser les dernières que je ne voudrais pas perdre toutefois, alors je les dépose en au-revoir :

Pour qu’une oeuvre de haute intellectualité agisse imédiatement et profondément sur le grand public, il faut qu’il y ait une secrète parenté – voire même identité entre le destin personnel de l’auteur et le destin anonyme de sa génération… elle tient à des impondérables, elle est sympathie” (p.23)

 

Toute grandeur existante existe en vertu d’un “Quand même !”, à la façon d’un défi jeté aux mille empêchements que constituent chagrin, tourment, pauvreté, abandon, vice, passion” (p.23)

 

… l’inclination émue de celui dont le génie se dévoue à créer la beauté envers celui qui la possède.” (p.62)

 

il nous arrive ainsi, en la regardant (la beauté), de nous enflammer d’un douloureux espoir”. (p.82)

 

L’homme aime et respecte son semblable tant qu’il n’est pas en état de le juger, et le désir est le résultat d’une connaissance imparfaite.” (p.91)