Les Comptoirs du Noir

21 Nov Les Comptoirs du Noir

Un grand merci ! Malgré les tristes évènements de la fin de semaine dernière, vous êtiez plus nombreux que je n’aurais pu l’espérer à vous rendre mercredi soir à la soirée de lecture de mes textes, dans le cadre des Comptoirs du Noir ! La salle était presque comble, je remercie encore une fois tous ceux qui sont venus de tout coeur !

Un immense merci également à Marie-Pierre de Porta, l’organisatrice des Comptoirs, et aux interprètes qui ont lu mes textes, Hélène Babu et Thibault de Montalembert​. Ils ont offert à mes textes une qualité, une profondeur que je ne soupçonnais pas !

D’autres soirées de lecture sont prévues, je vous en tiendrai informé.

Vous pouvez écouter l’enregistrement audio de la soirée (attention, il ne s’agit pas d’un enregistrement professionnel !) au lien suivant : https://soundcloud.com/user-339563830/comptoirs-du-noir,

Il y a aussi quelques photos et une vidéo sur la fan page du blog : https://www.facebook.com/dieuimpatient ou au lien suivant  : https://www.youtube.com/watch?v=ysPfhstKMi4&feature=youtu.be

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Lectures du 18 novembre 

par 

Hélène Babu

&

Thibault de Montalembert

  

extraites du blog

« Le Dieu Impatient« 

Guillaume

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SOMMAIRE 


Un rire de trop lu par Hélène Babu
Le Vieux Prince lu par Thibault de Montalembert
Une femme en noir lu par Hélène Babu et Thibault de Montalembert
Une journée d’été aux Ebihens lu par Thibault de Montalembert
Les Chevaliers lu par Hélène Babu
Le Soufle d’un Ange lu par Thibault de Montalembert
Je crois que c’était vous… lu par Thibault de Montalembert
La Chauve Souris et la Bougie lu par Hélène Babu

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UN RIRE DE TROP

Le gros homme était entré en dernier dans le compartiment, quelques instants avant le départ. Tout essoufflé, il avait dû courir pour ne pas manquer le train. Il en était encore à hisser une lourde valise sur la grille fixée au-dessus des sièges, lorsque celui-ci s’ébranla d’un coup si sec que l’homme faillit tomber à la renverse. Il se rattrapa d’une contorsion aussi rapide qu’étonnante pour un gaillard de cette corpulence, ce qui lui évita d’aller verser aux pieds des voyageurs, et que son bagage ne lui tombe sur la tête.

Comme entrée, on pouvait faire plus discret. Rien à voir avec la quiétude des passagers du Cracovie – Varsovie de ce petit matin d’hiver, qui étaient tous encore plus ou moins endormis. Un de ces bons vieux trains comme il n’y en a plus, sauf en Pologne et dans toute cette partie de l’Europe, et ses compartiments qui rappellent avec nostalgie la convivialité et les odeurs de saucissons ou d’épluchures d’oranges des périples du bon vieux temps.

Il dut encore se faire une place, son fauteuil étant celui du milieu. Si le jeune homme de droite ne broncha pas, la femme sans âge, contre la fenêtre, leva les yeux au ciel et pinça des lèvres déjà très minces, tout en s’écrasant encore plus près de la vitre. Quant aux occupants de la rangée opposée, celui du milieu dut rappeler dare dare des membres inférieurs un peu trop longs dans ces circonstances pour laisser place aux jambons impressionnants du nouveau venu. Ses genoux pliés dépassaient de moitié sur ce qui aurait pu servir d’allée centrale et qui se réduisait maintenant à une mêlée confuse de pantalons et de chaussures. Les autres, ceux d’en face, ne bougeaient pas. Ils observaient la scène et attendaient la suite.

A l’instar de l’équipement ferroviaire, le gros homme provenait d’une autre époque. Sa casquette à carreaux s’était vite envolée vers la valise. Elle avait découvert un crâne généreusement dégarni, à l’exception de quelques mèches, collées en désordre, sur un front ruisselant et ridelé. Il avait le teint couperosé, mais ses joues étaient criblées de cratères noirs, un nez épais surplombant une moustache fatiguée mais propre, quand la barbe était jaunie par le tabac. Ses yeux disparaissaient dans ce paysage insolite, orné de lunettes à écailles fines et sombres, qui devaient sortir tout droit d’un antiquaire féru de souvenirs de la regrettée R.D.A. Une cravate marron sur une chemise à carreaux, encore, sous un costume d’une flanelle épaisse, verte ou grise, selon la lumière. Le manteau, plié sous le bras, grattait la manche du voisin en déposant des petits bouts d’une laine bouclée et noirâtre. Et, dans tout cela, beaucoup de rondeur, un air débonnaire, quelque chose d’un père Noël en congés.

Le train avait maintenant atteint une vitesse honorable. Cracovie disparaissait dans la brume matinale qui s’accrochait aux immeubles bas et crasseux des quartiers nord. Enfin installé et rasséréné, notre homme se mit à respirer plus lentement, plus longuement. Il n’avait jamais laché une serviette en cuir mou qu’il tenait sous l’autre bras, du côté de la dame, et qu’il serrait tendrement contre les profondeurs de son ventre immense et rebondi. Il finit par en sortir un petit livre, dont la couverture avait été soigneusement recouverte de papier journal, de sorte que l’ouvrage était bien protégé et que nul ne pouvait en connaître le titre, ni le contenu.

Il tourna les premières pages pour s’arrêter bientôt au passage recherché. Un bout de sourire venait de naître au coin de sa bouche, en bas à droite. C’était le signe que le bonheur avait définitivement chassé l’angoisse de tout à l’heure. Un peu déçus, les spectateurs cessèrent un temps leur examen. Un temps seulement. Car, maintenant, l’homme toussait. Une toux sèche, bruyante et saccadée, qui se répétait de plus en plus vite.

En réalité, il ne toussait pas, il pouffait.

Il était visiblement tombé sur un passage irrésistible. Sa main gauche de géant était venue à la rescousse et recouvrait ce qu’elle pouvait des mouvements de son poitrail gigantesque, comme un gardien de temple un peu seul. Il s’était remis à transpirer tout ce qu’il pouvait. Il riait maintenant, tel une moto embardée, sans pouvoir s’arrêter.

C’est alors qu’il commit l’erreur fatale.

Il tourna une page de plus.

Ses yeux roulèrent comme des billes et dévalèrent les lignes aussi vite que la cascade de ses rires inextinguibles, de plus en plus forts et fous.

Ses voisins hésitaient entre exaspération, une joie théoriquement communicative et la crainte de ce qui pourrait encore se passer. Les mains sur les oreilles ne suffisaient plus à recouvrir le vacarme de l’obèse qui tapait aussi des pieds.

Le père Noël était devenu tout rouge. Il se mit à crier :

– De l’air, de l’air !

D’un doigt levé tout proche du nez de sa voisine, il désignait la fenêtre. Il étouffait et essayait en vain de desserrer le col de sa chemise. L’un des passagers se leva et tenta de baisser la vitre, mais la manivelle prévue à cet effet, lui resta dans les mains dès la première pression. Lorsqu’il se retourna, il était déjà trop tard. Le bonhomme avait fini par verser par terre pour de bon, de toute sa masse. Il eut un dernier spasme et mourut, le nez écrasé sur le pied de madame.

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LE VIEUX PRINCE

         Je tiens à vous prévenir tout de suite, cette histoire est un conte. N’allez donc pas chercher à trouver des ressemblances ou des similitudes, je l’ai sortie tout droit de mon imagination ou d’un songe. Elle n’a pas le moindre lien, à ma connaissance, avec une personne que j’aurais rencontré ou dont j’aurais entendu parler. Et puis, elle s’est passée dans des temps très anciens… si anciens qu’aucune mémoire humaine ne pourrait l’atteindre…

         Donc :

Il était une fois un Vieux Prince. C’est ainsi que l’appelaient ceux qui vivaient sur ses terres. Il avait eu de nombreux sujets, et son domaine était si grand qu’on n’en voyait pas les limites, même pas du haut de la plus grande tour du château. Il était si âgé qu’il ne restait personne pour se souvenir de la jeunesse du Prince. Il l’avait certes connue un jour, mais le printemps de sa vie avait disparu derrière une couche d’années aussi épaisse que l’écorce des très vieux arbres. Vous savez, cette écorce toute craquelée, toute fatiguée et noircie par le temps, et sous laquelle la sève coule encore, rare et fine comme le sang dans les vieilles artères.

La vieillesse avait tout gagné autour du Prince. Son château, qui tombait en ruines, ses jardins, qui ne donnaient plus de fleurs ni de fruits, et tous les prés alentours qui étaient recouverts d’herbes sauvages. Les plus anciens se remémoraient encore les temps de richesse du petit royaume, mais ceux-ci étaient aussi lointains que la jeunesse partie.

Le Vieux Prince habitait presque seul dans un immense château. Il était entouré de quelques serviteurs encore fidèles, et de ses chiens. Sa solitude était grande, si grande qu’on ne savait plus s’il avait eu un jour une famille, ou des proches avec qui il aurait pu donner et recevoir de l’amour. L’histoire ne le dit pas tout de suite, attendons un peu.

Le vieil homme vivait triste et malheureux. Ce qui lui restait de vie, il le passait dans le silence d’une bibliothèque immense où il avait gardé son seul trésor, une collection de livres et de parchemins. Les jours étaient tous les mêmes, ponctués par des marches qui marquaient la fin de la journée. Quand le soir pointait, il sortait, accompagné de ses chiens, pour aller toujours contempler les arbres centenaires qui entouraient le château. Toujours, il s’arrêtait longtemps devant chacun d’eux et il engageait un dialogue silencieux.

Il interrogeait aussi les nuages qui voyageaient au loin, ou le vol des oiseaux dans le ciel. Il ne saisissait plus le sens de son existence. L’un de ses plus grands malheurs, c’était la disparition de la mémoire qui ne lui avait laissé aucun autre souvenir que cette mélancolie qui désespérait son coeur. Il ne se souvenait plus qu’il avait mené une autre vie, avant ce long désert qu’il traversait depuis tant d’années. Il se doutait bien qu’il avait vécu mille choses avant d’échouer dans son malheur, mais le mystère s’épaississait sur les causes de son infortune. Condamné à ne plus comprendre son existence, il avait fini par attendre la mort. Mais, avant d’exhaler son dernier souffle, le vieil homme aurait tant voulu, retrouver la mémoire…

Les seules visites qui apportaient un peu de vie au château, étaient celles des caravanes de commerçants. Une fois par mois, ils livraient les victuailles dont l’usage parcimonieux permettait l’économie jusqu’à leur prochaine venue. Parfois, des saltimbanques profitaient de ces équipées pour tenter de vendre leurs bons tours ou leurs charmes. Mais ici, ils n’étaient pas reçus, le vieil homme n’avait ni la bourse pour les payer, ni le désir d’être distrait.

Il arriva pourtant qu’un jour, une vieille femme dépenaillée insistât pour le rencontrer. Elle était venue avec la caravane et ne partirait pas sans avoir rencontré le seigneur des lieux. Elle attendit trois jours et trois nuits, en répétant sans cesse sa demande aux serviteurs du seigneur. Celui-ci, intrigué par une telle insistance, finit par accepter qu’on lui ouvre sa porte.

Lorsqu’elle entra, il vit une petite silhouette sombre et voûtée qui s’avança jusqu’à lui. D’un simple geste, il lui indiqua le fauteuil qui était face au sien, près de la cheminée dont les flammes fournissaient à la pièce sa seule source de lumière.

L’étrangère s’assit. Toujours sans lui adresser la parole, le Vieux Prince lui fit signe qu’elle pouvait parler :

– Je savais que ce jour viendrait, lui dit-elle.

Elle continua :

–  Je suis une voyante, une diseuse de bonne aventure comme on m’appelle parfois. Mais je dis toujours la vérité et, avec vous, je ne prendrai pas d’argent. Parce que j’ai entendu votre plainte, celle qui monte le soir aux canopées et que les feuillages murmurent dans le vent. Son souffle est venu jusqu’à moi, et j’ai attendu longtemps le jour où je découvrirais le lieu d’où venait cette lamentation. Lorsque nous sommes arrivés au château ce matin, j’ai tout de suite compris que j’avais enfin trouvé.

Le vieil homme s’était redressé, tous ses sens s’étaient éveillés…

–  “Il était une fois un Jeune Prince. Il était particulièrement bien né. Il était beau, il était riche, il possédait des terres immenses. Il était entouré de tous les siens. Il avait épousé la princesse d’un lointain pays d’orient, ils avaient de nombreux enfants. Le Jeune Prince était un homme intelligent, il gouvernait avec sagesse. Mais il avait un immense défaut. Il ne voulait écouter les conseils de personne et dictait sa loi sans partage. Avec le temps, l’orgueil avait peu à peu aveuglé le Prince. Son coeur s’était endurci, et, autour de lui, la peur grandissait.

         Le Prince n’avait pas compris les temps nouveaux. Des évènements imprévus allaient tout changer. C’est alors que la famine sema la désolation au-delà de son royaume, jusqu’à celui du plus puissant des seigneurs dont les frontières commençaient derrière les montagnes du nord et s’étendaient jusqu’aux confins de la terre. Les proches de notre Prince voulurent lui dire qu’il devait venir en aide à ce voisin de plus en plus menaçant. Il n’écouta pas. Les émissaires de là-bas vinrent solliciter son aide. Il refusa. 

         Ce fut la guerre, et il la perdit. L’armée de notre Prince fut anéantie. Lui qui ne s’était jamais soumis qu’à Dieu, il subit la dure loi d’un Roi étranger qui exerça sur lui sa cruelle colère. Sa famille fut exterminée, ses biens pillés et ses terres brûlées.

         Le Prince survécu, avec une poignée d’hommes et de femmes. Après la bataille, il resta de nombreux jours enfermé au cœur de son château, pétrifié et muet. Au bout d’une semaine, il était devenu un vieil homme, sa belle chevelure d’or avait épousé la blancheur d’un visage que les émotions avaient déserté à jamais. Au bout d’un mois, il avait perdu la mémoire.”

La sorcière se leva et, se rapprochant du vieil homme, planta son regard dans le sien. Elle lui cria :

– Ce Prince, c’était toi ! Je suis venu te délivrer de ton malheur en te révélant ton passé ! Tu vas pouvoir mourir maintenant ! Tu te réincarneras ! Si celui que ton âme habitera sait pratiquer l’humilité, l’écoute et le service des autres, alors tu seras sauvé !”

Le serviteur qui se tenait dans le couloir avait entendu l’éclat d’une voix et le claquement d’un bruit aussi fort que rapide. Il fut intrigué par le long silence qui s’ensuivit. Au bout de quelques minutes, il frappa à la porte. En vain, car son seigneur ne lui répondait pas. Alors il pénétra dans la grande pièce. Il n’y avait aucun signe de la présence de cette femme qui avait disparu. Toujours assis à la même place, le Vieux Prince ne bougeait pas. Ses yeux, tournés vers la fenêtre, fixaient le ciel. La paix détendait les traits de son visage qu’un grand sourire illuminait. Il était mort

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 LA FEMME EN NOIR

Il a fait très chaud ce soir-là. William Williamson s’est couché trop tôt et trop vite. Réveillé en pleine nuit et ne pouvant plus trouver le sommeil, il branche la radio qui diffuse la chronique de faits-divers criminels.

En suivant le déroulement d’une histoire, il s’enfonce dans la nuit. Il ne sait plus s’il dort ou s’il est mêlé à l’action : il y a eu un crime et le meurtrier, fuyant dans l’obscurité, pousse un corps enveloppé dans un grand sac de toile, en pleine forêt, sous une pluie diluvienne. La masse qu’il traine est alourdie par l’humidité envahissante. Elle s’embourbe. Tout se confond alors : est-ce le meurtrier ou lui qui, avec un tel fardeau, ne parvient plus à franchir le tronc d’un arbre que la tempête a couché en travers du chemin ? Le corps glisse, résiste à son emprise, et lui échappe d’un coup. Entraîné par la pente, il prend de la vitesse. William Williamson se met à courir derrière lui, tente de le rattraper.

Dans son rêve, il voit son manteau soulevé par le vent, gonflé comme la roue d’un paon, plaquant contre les yeux du dormeur un voile sur l’inavouable. Leur course comique et macabre les précipite vers un groupe de maisons, en lisière de la forêt. Le cadavre finit par s’immobiliser au bout d’une ruelle, en plein milieu d’une place. Des passants attardés ont vu la scène. Ils ont découvert le corps, dégagé le visage en déchirant le sac. C’est celui d’une femme. Lui s’est arrêté, haletant, trempé, les mains souillées de boue et de sang. Il est la cible de tous, sur la place publique. Hors de question de s’échapper, il doit s’expliquer. Les villageois se rapprochent de lui dans une absence de mots aussi lourde qu’une condamnation. Sa vue se trouble.

Il ressent sur la tête un coup au bruit lourd qui le réveille brutalement. Il pose les pieds rapidement sur le sol et reste assis sur son lit. La tête lui tourne et lui fait mal. Avec soulagement, il voit le jour se lever lentement. Mais il ne peut chasser les images de ce rêve étrange.

Il aimerait se rendormir. C’est à ce moment qu’il entend quelqu’un sonner à la porte avec insistance. Si tôt ? Il n’attend personne. Un coup d’oeil en direction du réveil : il est déjà neuf heures du matin ! Revêtant à la hâte sa robe de chambre, il va ouvrir. Une femme inconnue pénètre dans l’entrée avant même qu’il ne l’y ait invitée.

– Vous aviez oublié ma venue ? J’ai dû sonner trois fois.

Il se souvient vaguement avoir sollicité la veille la visite d’un médecin.

– Où pouvons-nous nous installer ?

Il la fait rentrer dans la pièce principale qui sert de salon et de bibliothèque à la fois. La veille, il avait laissé les baies grandes ouvertes. Les rideaux s’agitent et ondulent à la lumière et au vent. L’invitant à s’asseoir, il referme les fenêtres. Lorsqu’il se retourne vers le médecin, il est frappé par le noir de ses cheveux qu’il n’avait pas remarqué plus tôt. Leur éclat transforme la pièce et l’assombrit soudainement.

Déposant sa serviette au pied de la chaise, elle croise les mains sur les genoux et fixe sur lui des yeux d’un même noir. Encore un de ces regards de femme qu’il ne peut soutenir.

– De quoi s’agit-il exactement ?

Il commence par lui raconter ses maux de tête, ses vertiges, mais il se garde de lui en dire plus. Elle l’écoute et plisse le front.

– Ce n’est pas ce que vous avez dit en prenant le rendez-vous. Je ne suis pas spécialiste en maux de tête !

– Comment ?

En réalité, il n’a pas de souvenir précis de son appel. De quoi a-t-il pu parler? Son regard va ricocher contre les murs, qui ne renvoient aucune réponse. Il n’ose toujours pas la regarder et tente en vain de se rafraîchir la mémoire.

– Vous ne vous souvenez-pas ? Vous ne voyez pas ?

Il est surpris par cette intonation sûre et autoritaire. Ce n’est pas comme si cette femme le consultait en lui posant des questions, elle veut entendre une réponse qu’elle connaît déjà! Il commence à s’inquiéter, mais il n’a pas la force de réagir, il se sent irrésistiblement dominé par cette femme en noir.

– Voyons, faites un effort !

Il frissonne de tout son corps. Il voudrait crier. Elle lui fait peur. Il vaudrait mieux la mettre dehors, mais il n’en a pas la force. Il reste muet et paralysé.

Elle sort un dossier de sa serviette, le pose sur la table, en extrait une photo. Il y distingue quatre ou cinq formes couchées. On dirait des corps, ficelés dans des sacs de toile sombre. N’est-ce pas une scène déjà vue, déjà vécue ? Elle lui montre une autre photo. Il fait de plus en plus sombre et froid dans la pièce. Tétanisé et obéissant, il la prend entre ses doigts tremblants. Il doit l’incliner légèrement pour qu’elle prenne la lumière, afin de s’assurer qu’il voit bien ce qui est sur l’image. Ce sont toujours les mêmes corps, mais leurs têtes ont été découvertes. Il distingue des femmes endormies ou mortes. Elles ont toutes les mêmes cheveux noirs, elles ont exactement les mêmes traits, comme des soeurs jumelles, elles sont toutes identiques à la femme morte de son rêve cette nuit !

Le sang afflue à ses tempes. La femme s’est levée, elle s’est rapprochée de lui. Il est saisi d’effroi. Il voit la criante ressemblance. C’est elle, sur la photo! Tous ces corps… Le même visage ! Elle est au-dessus de lui, son ombre le recouvre entièrement. Il sait qu’elle va bientôt pointer son doigt vers sa poitrine qui, déjà, étouffe. Il ne peut pas fuir. Il tombe de sa chaise à la renverse.

Pris d’un soubresaut, William Williamson se réveilla sur le sol. Il était tombé du lit. Il osa à peine ouvrir les yeux. Lentement, il reprit conscience, soulagé mais tremblant ! Il s’était rendormi ! Il se précipita sous la douche, s’habilla rapidement et décida d’aller prendre son petit déjeuner au café d’en bas. Il était poursuivi par la vision du dernier rêve. À la fois terrorisé par cette femme venue prononcer son jugement, et heureux d’avoir compris qu’il ne s’agissait que d’un délire de plus.

Pourrait-il trouver une signification à de tels rêves ? Il avait lu quelque part que, voir en songe la mort de quelqu’un, c’était lui porter bonheur. Mais la victime de son rêve ne ressemblait à personne qu’il connaissait.

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UNE JOURNÉE D’ÉTÉ AUX EBIHENS

Les matins de juillet, il fallait du temps pour que la maison se réveille. Rien ne pressait… Pour ouvrir l’oeil, nous n’avions que les effluves de pain grillé qui montaient dans nos chambres flatter nos narines et nous sortir lentement du lit. Ma mère prenait son petit-déjeuner, souvent seule, car si mon père était absent, c’est qu’il était déjà parti préparer le bateau, à moins qu’il n’y ait dormi comme il le faisait souvent.

Quelques heures passaient encore, nous traînions dans nos chambres le temps que Maman prépare le déjeuner: la même salade de riz, de tomates, de concombres, d’oeufs et de feuilles de laitue, des morceaux de jambon, de blanc de poulet ou de thon, encore des câpres et des olives, qu’elle disposait toujours dans un grand tupperware oblong au plastic épais et de moins en moins transparent, dont le couvercle, avec les années, craquelait un peu sur ses bords.

Nous montions dans la voiture pour gagner Saint-Briac, tout proche de Dinard. Il ne fallait qu’un instant, comme pour tourner les pages des beaux albums. Moins de dix minutes en filant tout droit entre les champs et les pâturages le long de la « route Bourges », qui était aussi un peu la nôtre. Car si je ne suis pas certain que nous l’ayons inaugurée, nous l’avons bien baptisée mille fois dans la Peugeot 104 bleue comme les yeux de Maman. Cette route devait son nom au maire de Dinard, ministre de la République qui, disait-on, avait fortement encouragé à sa construction afin de regagner plus vite sa belle maison qui dominait le port de  Saint-Briac.

Elle conduisait prestement, la fratrie glissée derrière. Christophe et moi toujours collés ensembles comme de vrais faux jumeaux, Claire devant lorsque François avait préféré son solex ou son vélo, à moins qu’il ne fût déjà plus parmi nous, parti sous d’autres cieux plus montagneux ou plus gris…  Il y avait encore Ickory, le setter roux et capricieux qui se nichait aux pieds de la banquette arrière.

Au Béchet, nous laissions la voiture en plein soleil, prête à fondre et à se couler dans la pente de la cale toute effritée par les assauts des marées et des ans qui y avaient creusé des trous impressionnants à peine rebouchés à chaque printemps. Sans perdre plus de temps, nous nous rapprochions du bord à l’heure où la plage était encore déserte. Il s’en fallait de peu, à chaque fois, que nous n’arrivions trop tard. Mais par égards pour ma mère, le reflux attendait toujours que nous quittions le port avant de découvrir l’anse et de coucher sur la vase les bateaux endormis sur leurs flancs.

Entre temps, l’un d’entre nous était allé jusqu’à l’Argwenn, à la nage ou même à pieds, si l’eau n’était pas trop haute, pour ramener le youyou sur le rivage. Rapidement, nous remplissions la frêle navette pour regagner le voilier familial à la rame ou, plus rarement, à la godille. Le temps encore de larguer les amarres, nous quittions les eaux calmes du petit port, dépassions les rochers du Nessay pour découvrir les beautés de la Baie.

Il y avait l’Islet à babord qui cachait Lancieux, la Salinette et le Péron à tribord, l’île des Ebihens au loin et, derrière elle, quand la visibilité le permettait, la pointe majestueuse du Cap Fréhel qui abritait les remparts du Fort Lalatte. Et puis, des ilôts ou des cailloux, partout dans la mer, signalés par autant de balises rouges ou vertes, que la prude marée dénudait le moins possible. Autant de rivages découpés de rochers majestueux, léchés par les plages riantes que surplombaient des forêts de pins les protégeant des vents qui, ici, viennent de partout..

Avec toutes les voiles dehors, même la plus petite brise ne nous aurait pas retenus trop longtemps dans la traversée du bras de mer qui nous séparait des Ebihens. Nous laissions bientôt l’île Agot à tribord, non sans nous assurer à chaque fois, à l’oeil nu ou au moyen de jumelles, qu’aucune présence humaine n’était venue profaner ce sanctuaire réservé aux mouettes et aux goélands.

Bientôt, le plus rapide d’entre nous était déjà à la proue du bateau qui approchait le mouillage, prêt à jeter l’ancre avec la fierté d’obéir aux ordres d’un père qui, sur son navire, était un grand capitaine.

Notre île avait des airs de Pacifique. La plage servait aussi de port, elle était bien protégée par une pointe sur laquelle reposait une maison de pêcheurs ressemblant davantage à un poste de garde pour surveiller les invasions des pirates. Dès qu’on la dépassait, c’était toujours ce même paysage enchanteur digne de l’île au Trésor, du Corsaire Rouge ou des Révoltés du Bounty : un arc de sable arrondi sur ses bords, protégé aux extrémités par des rochers imposants, et bordé côté terre d’une végétation généreuse, digne des îles sauvages.

Il ne fallait plus attendre longtemps pour que nous plongions du bateau, les uns après les autres. À l’époque, nous étions les seuls ou presque à venir sur l’île qui n’était connue que des marins et des pêcheurs de la Baie : le silence des lieux était joyeusement perturbé par nos cris et les aboiements du chien lorsqu’il sautait à l’eau à son tour.

Les parents restaient à bord. Ils s’installaient sur le pont arrière pour profiter du moment et prendre l’apéritif. À moins qu’ils n’achèvent les préparatifs du déjeuner dans le confort de la cabine où mon père avait tout prévu:  sur la table de quart, bordée de larges banquettes, on disposait des assiettes en plastique de toutes les couleurs qui ressemblaient aux soucoupes volantes de la série télé des “Envahisseurs”, des gobelets au verre sombre et épais et la vaisselle du bord qu’il ne fallait jamais remporter à la maison. Seul maître à bord, mon père y faisait rêgner un ordre qu’il ne parvenait pas à exporter hors de son bateau, mais que nous respections ici avec tendresse. Nous aimions le confort propret de son équipage, et chérissions la devise du bord qu’il nous avait inculquée : « Chaque chose à sa place, une place pour chaque chose ! »

Les déjeuners allaient toujours vite, et nous nous dépêchions de sauter de nouveau à l’eau juste après, sans attendre la demi-heure de digestion avant laquelle seulement, comme nous aimions le croire, il était dangereux de se baigner sous peine de couler à pic ou je ne sais quelle autre terreur…

Les après-midi se déroulaient dans l’île. Maman venait sur la plage planter un parasol, au pied duquel elle restait la plupart du temps, entre les baignades, les discussions avec Claire, le tricotage de pull-overs ou de gilets dans les éternelles laines Marigold qu’avaient créées mon grand-père, ou la lectures de Daphné du Maurier, à moins qu’il ne s’agît de “L’Homme Nouveau” qu’elle aimait nous lire à voix haute.

Je me souviens des guêpes qui tournoyaient, du sel qui mordait la peau dans le dos et sur les cuisses, du sable tellement blanc qu’il me semblait si rare et précieux qu’il aurait fallu interdire tout accès à d’autres que nous, et le protéger des profanateurs. Il était tellement fin qu’il était presque impossible d’y courir tant les pieds s’y enfonçaient. En le creusant méthodiquement, je construisais des galeries de tunnels pour le passage de mes cyclistes ou d’armées imaginaires, tandis que des centaines de petits insectes transparents protestaient en sautillant dans tous les sens.

J’avais aussi le courage de partir, seul, sur les sentiers percés au milieu des ajoncs et des herbes hautes. Ils étaient truffés d’épines et de petits cailloux qui martyrisaient le plat de mes pieds nus. Comme Robinson, j’explorais mon île à la recherche de présence humaine, d’habitations cachées ou d’animaux féroces : vers le sud, qui faisait face à Saint-Jacut, ou vers le nord sur le chemin de ronde, jusqu’à la grande tour qui avait été élevée du temps de Napoléon pour guetter les anglais, à moins qu’elle ne fût encore plus ancienne.

Surtout, j’allais courir sur les rochers. Rapide comme l’éclair et sans un bruit, j’échappais à la surveillance des Hurons et des Sioux. Je bondissais d’une pierre à l’autre avec l’agilité de Natty Bumpo et de ses frères Mohicans. Celui que vous reconnaitrez peut-être mieux sous le nom d’ « Oeil-de-Faucon » ou sous celui de la « Longue-Carabine », ces noms empruntés aux différents épisodes des aventures du grand personnage de James Fenimore Cooper, le héros de mon enfance. Si vous ne l’avez jamais lu, je suis bien triste pour vous.

La journée s’étirait et ne finirait plus, si Dieu voulait bien nous entendre. Le ciel bleu pâle était parsemé de nuages silencieux que le vent poussait vers la terre. Le soleil scintillait entre les voiliers, les vagues et le moutonnement de la mer qui ronronnait de bonheur.

La lumière qui déclinait doucement marquait le temps du retour. Quel que fût le vent, nous quittions l’archipel en suivant toujours le même parcours : Papa longeait l’île et ne changeait de cap en direction du golf de Saint Briac qu’après avoir dépassé la plage de la Torpille à l’est – c’est ainsi que nous l’appelions entre nous, parce qu’on pouvait y voir, à marée basse, la carcasse d’une torpille allemande de la dernière guerre désamorcée et partiellement enfouie dans le sable, qui gisait sur la grève comme un soldat endormi. Nous défilions encore le long de la chaîne des Haches, les grands rochers noirs plantés en pleine mer tels des guetteurs géants qui marquaient la frontière avec le grand large.

Souvent, Papa branchait le moteur pour accélérer le retour, si nous avions trop tardés et que la marée descendante menaçait de ne plus nous laisser entrer au port. Alors, à califourchon sur le bastingage, nous laissions nos jambes pendre dans le vide, et plonger dans l’écume que l’étrave du bateau cassait dans les vagues.

J’étais pressé de retrouver ma chambre, mon univers où m’attendaient d’autres héros, ceux de Jules Verne, d’Alexandre Dumas et aussi Daniel Eyssette, « Le Petit Chose » d’Alphonse Daudet qui m’était si cher.

Le cérémonial du soir était toujours trop long. L’arrivée au port, les rangements hâtifs, le retour en voiture par la côte cette fois-ci : Longchamps, Saint Lunaire, Saint Énogat et Dinard enfin… Je le regrette aujourd’hui, mais ces jours se ressemblaient tellement. Comment aurais-je pu savoir que mon enfance, mes parents et ma famille n’étaient pas un paradis éternel ?

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LES CHEVALIERS

Je relevai les yeux et je les vis comme s’ils entraient sur la scène d’un immense théâtre.

Silencieux et majestueux, ils glissaient dans le ciel et je voyais la queue de leurs longues robes s’accrocher sur quelques petits nuages qui traînaient derrière eux, tels des écuyers fatigués.

Silencieux et graves, ils allaient au combat. Armés de la puissance, du souffle et de la force des planètes qu’ils avaient aspirées dans leur marche céleste, ils se rendaient au-devant d’un ennemi invisible que les vents d’altitude avaient repoussés à l’orient.

Guerriers valeureux, leur masse était impressionnante et gracieuse. Ils n’étaient pas très nombreux, trois ou quatre tout au plus. Pourtant, ils recouvraient presque toute la voûte du ciel, comme s’ils voulaient protéger la terre.

La lumière était formidable. Les nuages gris, teintés de sombre et de perle, contrastaient avec la blancheur de l’espace qu’une armée d’anges aurait recouvert d’un voile tendu aux quatre coins du globe terrestre.

Derrière ce voile, j’entrevoyais le disque solaire dont les rayons perçaient la couche argentée qui recouvraient les géants comme une armure, en formant un blason d’or sur leurs poitrines.

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LE SOUFFLE D’UN ANGE

J’étais allé méditer près du lac. Il venait de pleuvoir, le soleil poussait de jeunes rayons dans l’air encore frais. Et je l’ai vue. Une beauté simple, blanche et douce. Elle caressait le chemin, s’accrochait aux haies en déposant des nuages miniature. Elle descendait les pelouses gorgées de pluie et s’étirait sur l’eau, comme on jette un drap frais.

C’était le souffle d’un ange. Je devinais ses joues gonflées et sa poitrine qui se soulevait d’abord, pour se creuser ensuite. Son chant silencieux recouvrait tout, jusqu’à mes pieds et au bas de mes jambes.

Je me suis arrêté pour accueillir la rareté de l’instant.

J’étais près de la rive. Sous mes yeux, une mère canard veillait sur quatre petits. Ils profitaient de l’air humide pour compléter leur toilette, à coups de contorsion, de becs plongés dans leurs plumages sombres, de frétillements vifs et satisfaits. Je choisis une pierre surélevée pour aller m’asseoir, un peu en retrait. Cette distance chasserait l’inquiétude de la mère, tout en me permettant de ne rien perdre du moment. Déjà, un banc de congénères se rapprochait de la berge, poussant de longs cris qui préludaient à la joie des retrouvailles après l’orage. Pudique, je décidai de ne pas gêner davantage, je repris mon chemin.

Je remarquai, sous la surface de l’eau, mille taches brunes. C’était le lit du courant qui poussait les feuilles mortes, ou des mottes d’herbe fraîchement coupées que le vent avait éparpillées.

Il n’y avait personne autour de moi. Que le silence, l’harmonie, une paix et une beauté plus intenses que tout ce que pourraient nous dire les sages du monde.

Je détendais mes bras. Ils épousaient l’air et se balançaient au rythme de ma marche lente. Les paumes frottaient mes cuisses, mes doigts pointaient négligemment vers le sol, et je sentais en eux le picotement délicieux de la vie.

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JE CROIS QUE C’ÉTAIT VOUS…

Souvenez-vous… C’était près de la sortie du Luxembourg, tout à l’heure… Je marchais lentement, j’écoutais quelque chose de très lyrique. Je n’allais pas vite, j’avais l’impression d’être en suspension, je voulais rentrer dans le nuage d’ondes de la musique qui m’enivrait… Il faisait tellement chaud. Merveilleusement chaud, comme si les particules d’oxygène étaient elles aussi en suspens… L’air se faisait rare, le ciel était d’un bleu absolu. Je pensais aux tragédies grecques : la beauté du ciel et la chaleur y sont toujours implacables et le soleil inonde la terre de vie et d’énergie.

Le jour de ma mort, il y aura un soleil comme celui-là. Ce sera le signe que je ne suis pas mort, puisque la mort n’existe pas. Simplement, je serai autre, ailleurs mais tout aussi présent : heureux et accompli, prêt pour l’éternité. J’en suis sûr.

Vous êtes passée devant moi. Moi qui ne vous connais pas, comment se fait-il que j’ai reconnu votre silhouette? Pourtant, je ne vous décrirais pas ici : il est trop tôt et je suis bien trop ému pour mettre des mots sur vous. Et pour dire toute la vérité, je n’ai même pas vu votre visage.

Mais je sais que vous étiez jolie. Je ne me trompe jamais, puisque c’est la beauté qui m’attire. Pas n’importe laquelle, vous le savez bien. La vôtre : infiniment de raffinement et de féminité… Le bonheur.

Vous sembliez pressée, votre pas était vraiment très rapide. J’ai accéléré un peu, mais je ne voulais pas vous faire peur et encore moins me rendre ridicule, avouons-le. À moins de courir, je savais que je ne pourrais pas revenir à votre hauteur. J’ai demandé un signe : qu’au moins une fois, vous retourniez la tête dans ma direction, je n’étais pas loin et vous m’auriez reconnu à votre tour.

Vous ne vous êtes pas retournée. Vous alliez trop vite. Et puis, ce n’était pas le moment. Tout simplement. C’est ce que je me suis dit. C’est ainsi que je me console tout de suite, quand je me retrouve seul contre mon texte. Le moment viendra. Je vous retrouverai,  et vous tournerez vers moi votre beau visage.

 

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Chapitre 1 du roman

« LA CHAUVE SOURIS ET LA BOUGIE »

Première Semaine : Lundi et mardi.

         C‘était au bout d’une de ces journées que l’ordinaire avait de nouveau balayée consciencieusement. L’heure était toujours la même, à quelques minutes près. Celle où l’insupportable exerçait une pression si forte qu’il ne pouvait plus supporter le confinement de ses quatre murs. William Williamson répétait alors les mêmes gestes, destinés à briser cet engourdissement muet et de plus en plus étouffant.

Il refermait la porte de chez lui, descendait dans la rue où il appréciait la solidité du trottoir, la certitude du haut ciel d’été. Il remplissait ses poumons de l’air extérieur qui, on ne savait jamais, pourrait contenir des miracles, apportés par les vents lointains. Avec lenteur, il continuait sa marche quotidienne. Comme à chaque fois, il espérait que celle-ci serait la bonne. Certes il y croyait de moins en moins, mais il y croyait encore. C’était la fin d’un jour écrasé par l’ennui et l’angoisse fidèles, qui l’avaient étreint pendant des heures, une fois de plus.

Il arpentait les mêmes rues, sans but précis ou avoué, rongé par la faim, de plus en plus dévorante, de visages, de rencontres. Qui sait ? Au cours de ses errances, la vie n’allait-elle pas le surprendre, au détour d’une ruelle, à la terrasse d’un café où il irait s’attabler au milieu de la foule ? A ces journées où les heures s’épaississaient les unes sur les autres dans leur raffinement lent et cruel, il n’avait trouvé qu’un seul remède : William Williamson marchait.

Depuis qu’il avait franchi le cap de la trentaine, quelques années plus tôt, William Williamson voyait sa jeunesse filer derrière lui. La fuite inexorable du temps le dévorait de l’intérieur. Pour se réconforter, il avait pris l’habitude de transformer les mois, les semaines et les jours qui se chassaient pourtant les uns les autres, en gardiens d’un temple bâti sur du sable, qu’ils protégeaient tels des chambellans solennels et impuissants. Il attendait d’eux qu’ils soient les clôtures qui immobiliseraient enfin cet écoulement pénible et continu. Ainsi, William Williamson considérait très régulièrement le jour, l’heure ou le moment avec la gravité d’un enfant qui tient un trésor dans la paume de sa main, mais qui ne sait comment l’ouvrir. Las, le seul profit qu’il retirait de cette manie, c’était une ponctualité exaspérante. Ainsi, pour ce qui était des dates, celles des grands faits historiques ou des étapes les plus marquantes de sa vie, il était incollable.

Sur son chemin, William Williamson souffrait que personne ne le regarde. Lui qui voulait tant que les femmes lui sourient, il avait justement choisi ce quartier parce qu’il savait qu’il attirait les plus belles. Peine perdue, il avait beau les croiser, elles ne le remarquaient même pas, petit chose pressant le pas. Alors, il était de plus en plus gagné par le découragement, le sentiment qu’il n’existait pas, ou si peu, si mal.

Depuis quand avait-il pris cette habitude de marcher au hasard des rues ? Des mois, des années, il ne se souvenait plus d’une vie antérieure. Son périmètre restait toujours le même, de part et d’autre du Boulevard Saint Germain. Si William Williamson avait choisi d’habiter ici, ce n’était pas que pour les belles femmes. Ces lieux n’avaient-ils pas été les points de ralliement des artistes, des plus grands écrivains, pendant de nombreuses générations ? Il en restait forcément quelque éclat dont il pourrait tirer profit.

S’il n’y avait eu sa répétition monotone et sa distance dérisoire, cette marche rituelle ressemblait à un pélerinage. Comme d’autres vont chercher leur divinité au bout de longs périples, William Williamson n’était-il pas en quête de rencontre avec ceux qui vivent, qui aiment, qui goûtent la vie et la consomment? Au fil des années et au gré de ses désillusions, il avait fini par admettre qu’il n’était pas du bon côté de la vie, qu’il était tombé dans le camp des spectateurs, séparé par une vitre invisible de ceux qui savent vivre, ou de ceux qui vivent, tout simplement. Et s’il avait le mérite de ne pas s’être encore résigné à son triste sort, il ne savait plus comment briser le sortilège. Comment devenir acteur, entrer dans l’existence, savoir l’occuper, y brûler le temps avec une matière plus consistante que cette peur du vide qui le tenaillait ? Il attendait le miracle, LA rencontre qui pourrait tout faire basculer. Seul, il savait qu’il n’y arriverait plus.

Il habitait à quelques pas de la Seine. De son appartement, situé au dernier étage d’un immeuble ancien, il voyait une tête monumentale. C’était la sculpture géante d’un ange qui avait attéri sur le toit du Musée d’Orsay. Son sourire immuable, sa sérénité silencieuse et bienveillante lui offraient une compagnie réconfortante. Mais il arrivait que les nuages trop bas ou la lumière trop faible l’empêchent de le voir. C’était toujours le signe des jours mauvais.

Quand il marche, il arrive que le reflet des vitrines renvoient une image que William Williamson voudrait fuir. Une silhouette banale, un visage qu’il ne reconnait jamais sans douleur et qu’il n’aime pas. Les traits tirés, les yeux cernés, les joues creusées de quelques sillons témoignent de la galopante désertion de la jeunesse. Les cheveux sont en désordre, avec une mèche plus rebelle que les autres. Elle revient toujours pendre au dessus de son oeil droit. Tous les efforts pour la redresser échouent systématiquement, comme si elle manifestait une opposition de principe, un refus à la clarté étalé au milieu de son front. Pas de lumière dans ce visage, mais une inquiétude et un doute qui ont pris territoire, celles qui ont englouti à jamais la douce harmonie de son visage d’enfant.

Il se souvient pourtant d’autres rêves adolescents. Son désir le plus fort n’était-il pas celui d’une beauté absolue, comme celle de Dorian Gray ?

Comme à chaque fois qu’une pensée pénible le traverse, il accélère le pas, dirigeant son regard vers le mouvement de la rue.

Il ressent soudain un sentiment de nausée qui vient du coeur, qui bat et cogne de plus en plus fort, une rumeur sombre qui monte par vagues, comme une marée qui le submerge de l’intérieur. Ses pieds se mettent à trembler, à moins que ce ne soit le sol lui-même. Des parfums puissants s’entrechoquent, émis brutalement par les éléments et l’air. Comme si la planète vibrait, que les essences de la terre avaient explosé dans une impérieuse colère et se répandaient en odeurs violentes.

Il porte la main sur sa poitrine, puis sur son front. Est-il en train de faire un malaise ? Pris de vertige, il s’est arrêté, il est allé s’appuyer contre un mur. Il y a un banc pas loin sur le trottoir. Il s’assied et reste immobile un instant. Puis il lève la tête. C’est alors que les feuilles des arbres se mettent à pleuvoir en rafales dans le vent qui s’est levé. Elles tournoient dans les rayons du soleil, comme un feu d’artifice. Le sol gronde, le bitûme s’ouvre sur des failles qui courent follement au devant de lui… On dirait que les arbres sont sur le point de se renverser, comme dans ces albums de pliage pour enfants, quand on tourne les pages. William Williamson se relève, il sent qu’il faut fuir au plus vite.

Les véhicules sont à l’arrêt, bloquées dans un embouteillage aussi dense que confus. Le rugissement des klaxons renforce la sentiment de terreur et de chaos. Deux voitures cherchent à sortir par le couloir de bus. La première heurte le parapet qui divise la chaussée, la seconde la percute. Les conducteurs sortent. Ils s’insultent puis ils en viennent aux mains. Les passants, tout autour, sont comme lui, ils tiennent à peine debout, certains se heurtent les uns aux autres, il y en a qui chutent à même le sol.

Lui-même trébuche, se cogne contre un réverbère. Il reprend difficilement l’équilibre. Un bruit formidable lui vrille les tympans, sans qu’il comprenne s’il s’agit des sirènes des pompiers ou du sifflement de bombes. Il lit l’effarement dans les regards autour de lui qui se cherchent et se croisent. Tous expriment la même panique.

Une femme crie en pleine rue. Il croise un jeune homme qui jette sur lui des yeux exorbités de peur, et qui s’éloigne en titubant parmi tous les naufragés de ce bout de trottoir. Maintenant, il y a autre homme devant lui dont le hurlement ne cesse d’augmenter. Les sons qu’il entend n’ont plus rien d’humain, comme si la rue était peuplée d’animaux monstrueux, des animaux qui pensent comme lui, dont le mal ou la folie habitent la tête. Des failles de la terre qui se déchire sous ses pieds émanent des ondes qui libérent une énergie barbare. Les paquets de pluie et les bourrasques de vent qui s’abattent sur lui le giflent sauvagement.

Cette tempête dure des secondes, des minutes, un enfer… Le vent balance, haut dans le ciel, des nuages blancs et multicolores, qui abandonnent la terre pour aller danser vers le soleil. William Williamson n’a plus qu’un seul but, celui d’aller se réfugier chez lui. Il n’est plus très loin, il remonte déjà la rue de Verneuil, dont les murs se rapprochent dangereusement. L’air s’engouffre au-dessus de sa tête comme un torrent monstrueux. La terre va craquer, ou brûler, à moins que les hommes n’aient décidé de s’entretuer, parce qu’il n’y a plus assez de place pour les vivants… Une peur ancestrale ou primale s’est réveillée en lui.

À force de zigzags héroïques, il finit par arriver à son appartement et réussit à atteindre la chambre. Il rejoint la tête de son lit qui n’a pas été emporté dans le tourbillon général. Il ne veut qu’une chose : s’endormir, oublier le chaos en espérant qu’au réveil, le monde sera redevenu normal. Il s’affale de tout son long.

Maintenant, son coeur bat à faire mal. Il essaie d’en ralentir les palpitations en fixant le plafond, dont la lisse blancheur est le seul élément stable autour de lui. Combien de temps reste-t-il allongé, n’osant plus bouger ? L’émotion finit par le vaincre. Il tombe dans un sommeil profond.

Il fait nuit quand il se réveille. Un silence surnaturel régne autour de lui. Aucun rêve ne l’a emporté, une masse noire a plaqué son corps et son esprit sur le lit pendant tout ce temps et l’a empêché de disparaître, ou d’être anéanti.

Dehors, la terre ne tremble plus. Il ose un pied sur le sol, puis deux. Celui-ci ne se dérobe pas. Il est surpris par le contact froid et rassurant du parquet. Il s’approche de la fenêtre. Le calme est revenu. Les lumières de la ville sont éteintes, il n’y a personne dans la rue, pas une voiture non plus, quelques étoiles qui scintillent très haut. Pris de vertige, il tend son bras en arrière, il s’assure que le lit est toujours à sa place. Rien n’a bougé, il recule doucement et se couche de nouveau.

Cette fois, William Williamson rêve. Il y a des femmes qu’il croise dans un jardin. Elles sont nues. Lui aussi est nu. Il est le seul homme, au centre de leurs regards. Il n’en éprouve aucune gêne. Les corps somptueux qui l’entourent expriment la promesse sensuelle de délier ce qu’aucune pudeur ne menace plus. Le ciel bleu, l’air léger, la brise, tout est pur autour de lui, jusqu’au sol recouvert d’une herbe profonde. Toutes les couleurs sont immaculées. Il y a, dans l’atmosphère, un parfum de liberté que la lumière du jour diffuse avec douceur.

Son regard peut se poser sur ces femmes au port altier, aux poitrines fières. Il contemple l’éclat de leur beauté. Il admire le plat de leur ventre, la cambrure de leurs reins. Elles sont formidablement belles, elles se ressemblent toutes comme si elles étaient sorties du même moule. Elles sont partout autour de lui. Est-ce la Nouvelle Cité des femmes ? Il est le seul homme parmi toutes ces créatures. Elles ne l’accueillent pas en héros, elles le traitaient même plutôt avec indifférence, comme s’il était un élément du décor. Cela importe peu. Il entend les rires, les paroles et les cris de cette population joyeuse. L’heure de la volupté est enfin venue.

L’image se trouble… Des voitures, des bruits, et soudain quelques hommes qui surgissent. Il n’y a plus de femmes cette fois. Venant de différentes ruelles, des silhouettes font irruption dans une grande avenue, et se mêlent en une foule de plus en plus compacte. Au milieu d’une place, il est nu encore, mais il est cette fois le seul à l’être. Il fait froid. Il part cacher sa honte, il voudrait disparaître n’importe où. Une porte cochère est entrouverte, il s’engouffre dans l’entrée, parvient jusque derrière un auvent où sont rangées des poubelles, au fond de la cour. Ce n’est qu’à ce moment qu’il reconnaît les lieux. Il est arrivé dans son propre immeuble. Avec stupeur, il voit la gardienne qui se rapproche. C’est bien elle et son regard va bientôt tomber sur lui et le clouer impitoyablement dans son dénuement. Il ne sait plus quoi faire, il voudrait crier, clamer qu’il s’agit d’une erreur, que ce n’est pas lui. Cela ne peut pas être lui…

Il se réveilla en poussant un cri qui ricocha sur les parois de la chambre. C’était le jour maintenant. Il avait dû dormir longtemps. Son réveil indiqua que la matinée était déjà bien avancée : il était dix heure passée. En se rapprochant de la fenêtre, il aperçut le ciel bleu, moucheté de nuages blancs qui glissaient paresseusement. Appuyant ses mains sur le rebord de la fenêtre, il osa un regard au dehors. Des voitures circulaient, les passants se croisaient sur le trottoir.

Il entendait les bruits de la ville qui revenaient par vagues. Ils semblaient protecteurs cette fois-ci.

Que s’était-il passé ?

(la suite du roman est sur le blog « le Dieu Impatient »)

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… d’autres textes choisis pour la soirée, mais il aurait été trop long de tout lire…

JE SUIS DEVENU UNE RAIE

J’ai de la chance. Je suis entouré de gens qui savent beaucoup de choses. Ils ont la gentillesse et la patience de tout m’expliquer, cela leur arrive très souvent car j’en connais vraiment beaucoup. Non pas que je le leur demande. C’est plutôt eux qui doivent ressentir le besoin de m’expliquer. C’est sans doute pour m’aider et me faire profiter, ne serait-ce qu’un peu, de leurs lumières. C’est aussi pour remplir les vides, car je ne leur parle guère, je ne sais quoi leur dire.

Je vois à quel point ils ont l’air de gens bien. C’est vrai qu’ils se sentent bien entre eux et ne cachent pas le confort que leur donnent leurs convictions. C’est quand même bien de détenir la vérité, non ? Je me dis alors que ça doit être bien de leur ressembler. J’essaie donc de les écouter, pour comprendre ce qu’ils disent.

Que de fois le mot « bien » dans le même paragraphe ! Moi, j’ai du mal.

Ce qu’ils ne savent pas, et je leur cache du mieux que je peux, c’est que je ne retiens presque rien, et que j’oublie presque instantanément l’essence de leurs enseignements. Est-ce parce que ce qu’ils disent, finalement, ne m’intéresse pas? C’est probable. Je crains qu’ils ne m’ennuient de plus en plus, tout me glisse dessus. Je crois que j’ai perdu toute intelligence humaine. Ou alors, suis-je en train de me transformer en raie? Vous savez, ces drôles de poissons qui rasent les fonds marins, loin de la lumière, et qui ont l’air aussi bête que plat et lisse.

Je ne sais pas pourquoi, cela doit faire des années que je suis devenue une raie. Au début, je ne m’en étais pas rendu compte.

Pourtant, il fut un temps qui me paraît très lointain, où je voulais savoir toutes choses. J’avais entendu parler d’un philosophe, Leibniz je crois. On disait qu’il avait réussi à savoir toutes les connaissances scientifiques de son époque. Cette idée m’avait plu. J’avais alors étudié la philosophie, pendant quelques années. Je lisais tout ce qui me tombait sous la main.

J’avais un goût particulier pour les Grecs, notamment Platon et son mythe de la caverne, que je trouvais mystique et poétique à la fois. Et j’aimais surtout le père de tous les philosophes, Socrate, dont la phrase la plus connue résonnait déjà très fort en moi : « la seule chose que je sais, c’est que je ne sais rien ».

Pardon, je suis allé un peu loin hors des limites de mon propos. Je crois que j’ai voulu me prouver que je n’avais pas toujours été une raie : j’ai aussi ma vanité, les raies y ont droit comme tout le monde, comprenez-vous…

Pour en revenir aux humains, je me pose une autre question. Une dernière. Pourquoi, pourquoi donc suis-je entouré de fats ? C’est fou ce qu’il y en a. Les bons bourgeois de la pensée, est-ce que je les attire ? Je ne me l’explique pas. C’est que je les trouve épais, avec leurs convictions qui les transforment en gros poissons avec la bouche toujours ouverte pour parler dans le vide. À tout prendre, je préfère encore être une raie : c’est au moins léger, mince et silencieux.

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LE SAC AUX VINGT PENSEES 

C’était comme peut le sentir un oiseau : j’étais en apesanteur. Je bougeais peu. J’avais le sentiment d’être suspendu en l’air, mais aucun fil ne me rattachait au ciel.

La différence, c’est que je ne volais pas. Je n’avançais ni ne reculais. Je flottais dans le vide, il y avait des courants froids qui caressaient mes cotes et glaçaient mes ailes de leur souffle noir.

J’allais me précipiter dans l’oubli de l’abîme qui s’ouvrait au-dessous de moi, je le savais. J’étais paralysé. J’ignore ce que je ressentais de plus fort à ce moment : la terreur , l’absence, ou les deux en même temps.

Et puis une idée, une image, s’imposa à moi alors que j’avais déjà fermé les yeux pour ne plus rien voir. Tu sais, comme ces vieux rêves que l’on reconnaît, ceux qui se répètent et que tu crois avoir déjà vécus mille fois, ou que tu as déjà parcourus dans ton sommeil, souvent, d’autres nuits.

Il suffirait d’ouvrir mon cerveau, et d’en délivrer les idées essentielles. Elles tenaient dans un sac. Il y avait vingt pensées, que je voyais éparpillées comme des notes de musique ou des dessins au trait noir et précis.

Il suffirait d’ouvrir le sac et de les laisser s’emboîter les unes aux autres en un mécanisme aussi simple et silencieux que la paix du paradis. Je comprenais enfin : le secret de l’harmonie était en moi, je n’avais qu’à me réveiller, libérer l’énergie en moi en un sourire pour qu’elle épouse le monde autour de moi, et lâcher prise.

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UN BEAU VISAGE IMPASSIBLE

C’est son visage impassible, au-delà de la tristesse, dont je me souviens encore. Le jeune homme était assis au bord du rocher, ses jambes pendaient déjà dans le vide. Il ne bougeait pas, l’absence de mouvement, comme d’une quelconque expression sur son visage, me glaça. Comme s’il n’attendait plus rien, et que la vie l’avait déjà abandonné.

Je vis un crocodile qui arpentait le même rocher. Il marchait à la verticale comme un homme, fixait l’horizon tranquillement et sa longue silhouette grotesque se promenait sans alerter les passants.

Pétrifié, l’homme solitaire était perdu dans ses pensées. Le crocodile vint alors se placer derrière lui et s’immobilisa à son tour. C’était probablement le signal que le jeune homme attendait : il se leva lentement et recula d’un ou deux pas vers le monstre. De ma position, je pouvais voir leurs deux ombres se confondre.

D’un coup de patte, le crocodile renversa le jeune homme qui tomba à l’eau, bientôt suivi par l’animal. Dans un silence écrasant, je vis la grande gueule s’ouvrir et saisir l’homme par le cou pour l’enfoncer loin du bord. L’eau était si transparente qu’on pouvait voir le fond plat et sablonneux, quelques mètres plus bas. Le jeune homme ne se débattait pas, et je voyais toujours son visage dont les traits exprimaient encore ce même désespoir qui m’avait tant frappé.

À la surface remontaient les bulles d’air et les vagues des mouvements de ces deux corps qui semblaient enlacés dans une danse lente et macabre. Bientôt, le crocodile relâcha son étreinte, et je vis le corps inanimé du jeune homme remonter à la surface.

J’étais alors moi-même dans l’eau. En quelques brasses, je me rapprochai de lui. Je me souviens avec effroi de ce que je voulais vérifier. Je retournai le corps qui flottait sur le dos. Je reconnaissais le visage de celui qui s’était laissé emporter, et je ne pouvais m’empêcher d’en admirer la beauté. Je constatais, soulagé, qu’il ne respirait plus et que la vie avait bien répondu à son attente en le quittant sans d’apparente douleur.

Je pris alors conscience que je n’étais qu’à quelques mètres du crocodile qui était resté tapis au fond de l’eau. Celui-ci pourrait maintenant s’en prendre à moi. Sans plus attendre et en tentant de surmonter la panique qui montait en moi, je m’écartai du cadavre et nageai vers le bord le plus rapidement possible.

 

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LAISSÉE SEULE

J’aurais voulu rester avec elle, encore un peu plus longtemps. Il n’y avait plus, autour de sa tombe, que les plus proches, les miens. Les uns après les autres, les invités à la noce céleste avaient défilé devant le trou que l’on venait de recouvrir d’une planche et d’un étrange tapis de moquette verte. Et ils remontaient maintenant le cimetière en direction de la réception à laquelle nous les avions conviés, en haut du chemin, dans une des salles du monastère où tout avait été préparé.

J’entendais les éclats de voix, les mouvements de cette procession vivante, inconsciemment joyeuse d’être vivante. J’aurais tellement voulu le silence, le vide, le recueillement. Je la savais là, à quelques centimètres au-dessous de moi. Le matin même, j’avais été la voir avant qu’on ne referme une boite de bois clair sur elle. Déjà, son visage avait changé. Il n’y avait plus le même sourire mais un maquillage juste un peu trop lourd, une délicatesse un peu ratée par l’embaumeur, m’étais-je alors dit, et des musiques de circonstances qu’on aurait pu éviter. J’avais caressé sa main, touché la peau froide dont j’avais encore senti la finesse, comme celle du parchemin d’un texte subtil et précieux.

La mise en terre avait eu lieu dans ce petit cimetière de campagne non loin de Cracovie, à l’ombre de l’imposante abbaye bénédictine qu’elle avait tant aimée. Le léger sarcophage fut glissé dans la terre mouillée par les pluies très fortes de la journée, la terre noire et grasse de la Petite Pologne, si différente de sa terre natale en lointaine Asie.

Le soleil nous avait pourtant attendus, inondant la procession dès son entrée au cimetière de rayons réconfortants. Les nuages s’étaient écartés, ils s’étaient immobilisés sur quelques côtés du ciel, veillant comme des gardiens silencieux et bienveillants sur notre cérémonie.

Il eut des chants et des prières encore, un peu trop, car il faut bien que les hommes se rassurent. Et je restais maintenant, tandis que les allées étroites du cimetière se vidaient. J’aurais voulu compter les secondes, aller au moins jusqu’à cent, avant d’aller rejoindre l’humanité et rendre leur hommage aux vivants.

Je partis donc. Et je gardais le coeur serré, dès les premiers mètres. L’étreinte ne faiblit pas, une fois que j’eu regagné la réception, les convives et les verres. Nous l’avions laissée seule. En tête à tête avec les arbres, l’humus, le vent, le soleil et la pluie. Seule.

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CARPE DIEM

Il y eut un échange de regards. Nous nous croisions dans la rue. Comme toujours, je ne marchais pas, je courais presque. Pourtant, j’eus le temps de m’effacer légèrement pour lui laisser le passage alors que le trottoir, à cet endroit, rétrécissait juste pour faire exprès.

Alors, nous nous sommes vus. Et j’ai tout compris. Le temps d’un coup d’oeil. J’étais déjà plus loin lorsque j’ai tout saisi.

Cette crainte dans son regard, je n’en avais jamais vue de pareille. Une peur mortelle. Celle de la vieillesse livrée dans son entière fragilité.

La vieille dame n’avait plus l’âge d’être regardée et convoitée depuis quelques dizaines d’années déjà. Pourtant, à la finesse de ses traits, à son élégance et à l’abondante chevelure qu’elle coiffait d’un foulard aux couleurs discrètes, je vis les vestiges d’une grande beauté qui avait dû distribuer beaucoup de bonheur pendant longtemps.

Son pas était hésitant. Elle savait qu’elle était devenue une proie facile. Celle d’un passant distrait ou malveillant qui pourrait la bousculer et la fracasser sur le bitume, ou celle de n’importe quel voleur à la tire. Elle se savait définitivement vulnérable. Chaque sortie dans la rue devait tenir de l’exploit et, en même temps, d’un formidable défi contre le néant qui la guettait déjà dans l’ombre de sa chambre, au creux de son lit.

« Carpe Diem », me suis-je dit. Et j’avais en tête une scène mémorable du film « Le Cercle des Poètes disparus». Nous sommes tous en train de vieillir et de mourir, et je ne suis pas sûr d’avoir commencé de vivre.

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SOUFFRANCE D’ENFANT

Elle était sur son lit d’hopital. On venait de lui administrer une anesthésie qui devait l’emporter dans le pays des rêves où la douleur n’existe pas, le temps nécessaire pour l’opération.

Les médecins avaient pourtant tenu des propos rassurants : l’intervention était sensible, certes, mais elle était bénigne et ne comportait aucun risque. Mais je vis bien que la peur venait la prendre. Celle-ci profitait perfidement de l’engourdissement qui, peu à peu, la gagnait. En même temps, je sentis que toutes les résistances de la malade tombaient, toute sa force psychologique se transformait en fragilité. Ce n’était plus la femme que j’aimais qui était devant moi, mais l’enfant qui était en elle et qui voulait s’abandonner entièrement dans mes bras avant que le sommeil ne la ravisse.

Avant de fermer les yeux, elle me dit qu’elle m’aimait. Comme elle ne me l’avait jamais dit. Elle me parla aussi des enfants, me dit qu’ils lui manquaient et qu’elle voulait les retrouver très vite. Ses mots furent simples et bouleversants. Ils exprimèrent un amour d’une pureté, d’une grâce et d’une intensité que je n’avais jamais connues.

Je la retrouvais telle que je l’avais aimée, au tout début de notre rencontre. Elle était dans l’éclat de sa beauté et dans l’attraction formidable de la personne que j’avais alors épousée, dans une fascination réelle. Et si les années et le temps nous avaient depuis habitués l’un à l’autre, je ressentis une émotion plus intense que jamais.

Je la tenais dans mes bras. Je sentais la peur de l’enfant désarmée face à la souffrance qui rôdait. Elle me parlait comme elle ne m’avait jamais parlé. Les résistances, les fiertés et sa réserve habituelle s’étaient évanouis. Il n’y avait plus de contrôle, que l’expression vraie de son amour. Je la serrais contre ma poitrine et lui promit le mien, pour toujours.

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