Histoire d’une éponge

24 Fév Histoire d’une éponge

C’était une belle éponge. Si belle qu’elle flotte encore sur l’eau qui a recouvert d’oubli la plus grande part de mon enfance, comme un liquide froid et indifférent aux formes qu’il enfouit. Oui, je la vois encore affleurer en ma mémoire, cette éponge, presque comme si c’était avant-hier.

Je devinais, au creux des cavités qu’elle offrait à mon regard avide et envieux, des profondeurs aussi généreuses peut-être que les seins des femmes, dont je pressentais déjà la merveille. Sa couleur aussi, simple et unie, qui avait la délicatesse de ne trop tirer sur un jaune ou un orange dont la chimie auraient tué la naturelle magie.

Je parle autant de mémoire que d’imagination. Pas d’expérience. Car il ne m’a jamais été donné d’y toucher, à cette éponge. La vie est ainsi faite, c’est la première fois que je souffrit d’injustice.

C’était à l’école maternelle. Ce sont mes seuls souvenirs de l’époque. Je devais avoir quatre ou cinq ans. Chaque jour, c’était le même cérémonial avant que nous ne soyons rendus à nos parents. Les maîtresses nous rassemblaient près de la sortie de la classe et nous inspectaient, l’un après l’autre. Chacune avait une éponge à la main. Et les plus chanceux, presque toujours les mêmes, y avaient droit.

Je ne pouvais alors que contempler la générosité du mouvement, la profondeur de l’éponge qui caressait le visage, les joues, le nez et la bouche, d’une tendresse que je réclamais sans oser le dire.

Je devais être condamné sans le savoir. J’étais exclu du rituel sans comprendre pourquoi. Et je regardais, les yeux pleins d’envie et de tristesse, les garçonnets ou les fillettes se faire tripoter d’amour par ces grandes divinités qui n’avaient rien pour moi. Même pas leurs mains, qui plongeaient souvent les chemises des uns dans leurs pantalons, redressaient leur ceinture et rectifiaient leur mise au point de les soulever d’amour, encore de l’amour, au dessus du sol. Je trouvais ce geste si tendre, si rassurant. Des années plus tard, je m’amuse à le refaire avec toutes les personnes aimées, qui s’étonnent quand je leur relève  le pantalon…

Le temps a passé. Rien n’a changé.

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