Cracovie en avril

19 Avr Cracovie en avril

C’était à Cracovie, au printemps 1990. J’avais rencontré à Paris une jeune polonaise avec qui j’étais allé visiter quelques mois plus tard sa ville natale. La première soirée que j’ai passé là-bas restera à jamais gravée dans ma mémoire. A peine arrivé là-bas, Marzena m’avait emmené à une soirée organisée par un de ses amis dans l’hôtel particulier détenu par sa famille avant-guerre et qu’il venait juste de récupérer. Le communisme était tout juste tombé. C’était l’époque des toutes premières privatisations, et quelques chanceux avaient déjà réussi à reprendre possession des biens confisqués par le régime après la guerre.

Pour fêter ce retour dans le palais de ses ancêtres, Izio avait organisé un grand bal. Et plutôt que de trouver des jeunes habillés en jeans et dansant des rocks, j’étais arrivé au beau milieu d’une scène qui rappelait les plus belles séquences des films de Sissi l’Impératrice : les hommes étaient en smoking et en queue de pie, les femmes en robes longues. Je ne sais comment ils avaient pu trouver de telles tenues de bal dans la pénurie qui sévissait encore à l’époque.

Ils valsaient, formaient des quadrilles, enchaînaient des farandoles qui couraient en processions joyeuses à travers toutes les salles de ce palais qui n’avait plus connu de telles fêtes depuis des lustres. J’appris le même soir que les communistes l’avaient alors transformé en immeuble d’habitation, qu’ils l’avaient divisé en appartements répartis équitablement entre les familles des membres du parti. Je ne mis pas longtemps à partager la même liesse, célébrant joyeusement le temps réconcilié et l’aube d’une Pologne nouvelle avec de très joyeux inconnus qui me semblaient tout à coup des amis de toujours.

En cette froide nuit du début du mois d’avril, un air glacial s’engouffrait par des fenêtres béantes où les carreaux n’étaient que des souvenirs. Il n’y avait ni électricité, ni chauffage. Nous marchions sur des parquets fatigués, souvent coupés par les marques de cloisons qui venaient à peine d’être abattues. Nous étions éclairés par des bougies innombrables, réchauffés par le rythme des danses, ravivés par la vodka et une folle gaieté.

C’était mon premier contact avec cette autre Europe de derrière le rideau de fer, que nous avions pourtant totalement oubliée, une Europe vibrant aux mélodies de Vienne et retrouvant des racines si communes aux nôtres.

Je n’étais pas sur un autre continent, auquel nous avions pourtant définitivement et égoïstement tourné le dos, depuis les premières années de cette guerre froide au nom bien justifié. Ce que je voyais, l’architecture, les danses et l’élégance peut-être un peu désuètes, la culture des amis de Marzena était en réalité bien plus ancré dans l’histoire européenne que ce que nous en avons gardé de l’autre côté du mur de Berlin.

Cet étonnement allait encore redoubler lorsque je rencontrai cette nuit-là quelques nostalgiques de Napoléon Bonaparte, si heureux de croiser l’un de ses compatriotes ! En s’aidant d’une langue mêlant le français et l’anglais, l’un d’entre eux me raconta des anecdotes sur l’histoire commune entre la France et la Pologne, allant jusqu’à évoquer les amours de l’empereur avec Maria Walewska. Nos deux pays ne s’étaient jamais fait la guerre ! Devant tant de beaux sentiments exprimés envers mon propre pays, je ne pus m’empêcher de ressentir une immense fierté.

Il faisait jour lorsque le bal touchait à sa fin, et la dernière étape fut le retour à l’hôtel à pied. Je traversais le Stary Rynek de Cracovie : dans le charme baroque de cette immense place qui comptait encore à cette heure quelques calèches aux conducteurs assoupis, des passants attardés et des nuées de pigeons déjà réveillés, j’eus l’impression, au bout de cette nuit incroyable, que je touchais du doigt le coeur si chaud et si européen de cette ville trépidante et, à travers elle, de la Pologne de toujours.

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