Un pont trop loin

04 Nov Un pont trop loin

J’ai vu le soleil qui montait en haut d’un ciel pourtant bas, comme il l’est toujours ici dès que l’hiver s’installe. Un beau disque orangé qui rasait au dessus des nombreux grattes-ciel qui courronnent la ville moderne. J’avais un peu de temps. Je décidais une courte excursion et montais déjà la rampe piétonne aménagée le long du pont très long qui enjambe le fleuve. En contre bas, je laissais bientôt les berges sauvages de Praga, quelques bancs de sable peuplés d’ajoncs et d’herbes hautes et rebelles, et je distinguais les empreintes innombrables d’animaux ou des passants qui viennent baguenauder sur le rivage.

La lumière était magique. Aveuglé, je voyais à peine la ville, mais je la savais, là, au bout du pont. Pleine de tous mes souvenirs, de temps bénis dont j’ignorais les bénédictions. Je doutais, la nostalgie étreignait déjà mon coeur, la même qui me prend à chaque fois que je reviens ici. Je ralentissais mon pas.

Le pont vibrait, le passage des voitures et des tramways qui entraient ou sortaient de la ville lui donnaient vie et m’encourageait quand-même à aller plus loin. En direction de ce tunnel creusé sous la grand place du Chateau Royal, de ce tunnel grouillant de passages, de ce tunnel noir et béant qui m’attirait comme le ventre d’une mère en colère.

À ce moment, j’ai bien remarqué la danse des ondes qui miroitaient au soleil. La danse merveilleuse, ensorceleuse, légère et capricieuse. Comme un chant de bonheur, un chant trompeur qui venait s’enrouler pernicieusement dans mon coeur et redoubler la fureur de ma nostalgie.

Je me suis dit alors que si j’allais plus loin, si j’atteignais jusqu’aux escaliers qui, à gauche une fois le fleuve franchi, mènent au coeur même de la vieille ville, j’irais à la recherche des fantômes du passé, de ceux que j’ai aimé, de moi-même aussi.

Sans courage, un peu à l’aveugle, j’ai décidé de faire demi tour et de revenir aux préparatifs de mon départ, prévu un peu plus tard pour Paris.

Je suis assis, j’écris ces lignes et j’attends mon avion sans savoir si je n’ai pas tout laissé derrière moi.

Une jolie femme vient de s’asseoir à côté de moi. Je venais de répondre au signe qu’elle m’avait adressé : oui, la place est libre. Et j’ai débarrassé aussitôt le fauteuil des journaux laissés là par le voyageur d’avant. Pour me remercier, elle m’a sourit, d’un soleil qui vaut bien mieux que celui de ce matin. Je revis.

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