Un bruit lourd

24 Août Un bruit lourd

Il y eut un bruit lourd, à peine amorti par le brancard posé à même le sol. Ce bruit me surprit, il résonne toujours dans ma tête une semaine plus tard. Ils n’y étaient pas allé de main morte, c’est le cas de le dire, pour la prendre sur son lit et la déposer presque par terre, à quelques centimètres seulement au dessus du parquet. Elle déjà si fine et menue, et qui n’avait cessé de fondre ces dernières semaines où elle ne s’alimentait presque plus, déjà manipulée comme une masse inerte, sans les égards dûs aux vivants.

Puis, un autre bruit, comme le sifflement d’un serpent. Le glissement métallique de la fermeture éclair du sac de plastique que l’on referma sur elle. Le cri de vengeance d’une matière jamais animée, réjouie d’une nouvelle proie offerte en pâture.

J’eut du mal, au moment où les deux hommes quittaient l’appartement en soutenant la civière de part et d’autre, j’eut du mal de reconnaître une forme humaine dans ce sac beaucoup trop grand pour elle. Je ne parvins même pas à distinguer si, conforme à l’expression courante, on l’avait fait sortir les pieds devant. Je m’inquiétais surtout qu’ils ne la fassent tomber dans l’escalier, lorsqu’ils étaient obligés d’incliner légèrement leur fardeau pour tourner aux changements d’étages. Lorsqu’ils disparurent de ma vue, je me précipitais au balcon qui surplombait la grande avenue. Leur fourgon était garé juste en dessous de la fenêtre. La porte de l’immeuble s’ouvrit, je ne voulus rien perdre de ce dernier moment. Ni l’instant où ils engouffrirent le corps dans le coffre grand ouvert, aussi prestement qu’un boulanger glisse la pâte dans un four. Ni celui où, refermant le coffre, soulevant chacun leurs casquettes pour en essuyer quelques sueurs, les deux hommes prisent place dans l’habitacle avant du véhicule où un chauffeur les attendait et firent claquer fortement la porte sur eux. Ni celui, enfin, où je vis le triste et banal transport se perdre dans la circulation de la ville, juste au moment où il dépassait le tronc d’un arbre immense.

Cracovie

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