Mémoire d’une Mandarinette

15 Août Mémoire d’une Mandarinette

C’est ce titre qu’elle avait retenu pour le livre qu’elle a écrit, celui que je lui ai promis de tout faire pour qu’il soit publié un jour.

« Mandarinette ». Je n’aimais pas vraiment le mot, dont je craignais qu’il rencontre la suffisance des éditeurs français. Mais elle en était fière, et je savais d’avance qu’il ne servirait à rien de tenter de lui résister. Il ne fallait jamais lui résister. C’était une forte femme, dans sa distinction, sa fine taille, sa féminité et son élégance, toute en menues proportions comme une porcelaine vivante. Une silhouette comme celles que j’ai reconnues lors d’un voyage en sa terre natale. Celle des jeunes femmes, souvent très belles, qui croisaient les rues qui bordent la Rivière des Parfums, au coeur de Hué, l’ancienne Cité Impériale du Vietnam.

Son père, dont elle était si fière, n’avait-il pas été Mandarin ? Et sa marraine, la soeur de sa mère, ne fut-elle pas en son temps Impératrice du Vietnam, la première femme de Bao-Daï? Une femme à la beauté légendaire, résolument moderne, trop moderne pour les ors patinés du pouvoir. D’ailleurs, sa mère, très affranchie aussi, fut la première femme à oser conduire elle-même une voiture !

Elle était aussi décidément moderne. Elle rassemblait subtilement le mélange étonnant d’une grande culture, d’une intelligence rare, des idées progressistes qui fleuraient parfois une grisante anarchie, et des valeurs morales et religieuses profondément ancrées.

N’appartenait-elle pas à l’une des plus grandes dynasties vietnamiennes et l’une des premières à se convertir au catholicisme, pour ensuite offrir ses terres et ses biens aux premières fondations chrétiennes venues des lointaines terres du Couchant ?

Son histoire est un roman, qui a d’ailleurs inspiré quelques biographes et une pièce de théâtre en Pologne du célèbre Zawieyski. Son enfance dans un pays en guerre, à l’ombre d’un père pris dans les tourments de la vie politique de son pays déchiré par les disputes de clans. Sa rencontre avec un jeune intellectuel catholique polonais, en avril 56 à la faveur du dégel du Printemps de Prague alors que celui-ci sortait à peine des geôles communistes. Il lui fallut quitter le Vietnam et attendre sept années à Paris pour que la Pologne des années de plomb lui ouvre ses portes, au moyen d’une intervention papale – celle de Jean XXIII – et pour qu’elle puisse rejoindre son futur époux. Ils s’étaient promis l’un à l’autre et n’eurent que l’échange de quelques lettres tolérées par la censure, sept années durant, pour entretenir leur amour et attendre une ouverture. Mais une fois entrée en Pologne, le pays se referma sur elle au point qu’elle ne put se rendre aux obsèques de son père à Saïgon, bien des années plus tard.

Avec son mari, elle rayonna dans le seul mouvement intellectuel libre des années les plus dures, sous la protection de l’Eglise et plus particulièrement de celui qui devint le grand ami du couple, le Cardinal de Cracovie Karol Wojtyla, futur Jean Paul II. Elle fut la seule, je crois, à oser modifier certains passages de la traduction française des livres du futur Pape, lorsqu’elle n’était pas d’accord avec lui, sous prétexte qu’il la remerciait et la félicitait toujours. Je crois surtout qu’il ne sut probablement jamais, tandis que de son côté elle aimait presque s’en vanter publiquement ! Lorsqu’il devint Vicaire de Rome, elle entretint avec lui une correspondance suivie, surtout pour lui signaler des prises de positions qu’elle ne partageait pas, lui envoyant des reproches discrets auxquels il lui répondait toujours.

Elle eut deux filles, deux ravissantes eurasiennes qui firent merveille sur les jolis bords de la Vistule qui baigne les pieds du Wawel à Cracovie. Dont une qui devint plus tard la représentante flamboyante de la féminité, de la classe, de la beauté et de la subtilité dans la Pologne enfin libérée. La fierté de sa mère.

Elle est partie cette nuit, alors que nous la veillions tour à tour. Son époux, à côté de nous, a gardé l’espérance sereine de la retrouver bientôt : ils auront témoigné jusqu’au bout d’une unité conjugale comme je n’en ai jamais vue.

Je la pleure, nous la pleurons. Mais nous avons reçu, pour nous réconforter, le sourire qu’elle nous a laissé sur son dernier visage. Et, comme dernier clin d’oeil, le choix de la date. Elle qui était profondément catholique, elle a attendu que minuit soit passée de quelques minutes seulement pour nous quitter, en cette fête de l’Assomption.

Cracovie

1commentaire
  • lou
    Posted at 12:46h, 18 août Répondre

    Hommage à une inconnue qui ne devrait pas le rester. Un peu Tolstoïenne…
    Merci pour ce texte qui respire l’authenticité pudique d’un moment.

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