L’homme qui pleure

13 Fév L’homme qui pleure

“L’homme est une femme qui ne pleure pas” chantait Jacques Brel. C’est assez vrai, et il est rare, et même gênant, de voir un homme pleurer.

Je m’étais installé à la terrasse de ma brasserie préférée. Au début, je n’avais pas prêté attention à ce qui m’entourait. J’avais eu la main heureuse avec le livre que je venais d’acheter et dont je feuilletais déjà les premières pages. Un de ces récits qui vous emmènent tout de suite loin de l’instant présent et qui vous disent la réalité avec une précision qui dépasse tout ce que nous pouvons voir à l’oeil nu. Cette réalité, tellement plus réelle et plus attirante, celle de la littérature et de l’art.

Ce roman me transportait dans l’histoire d’amour d’un couple qui se retrouvait après cinq années de séparation, l’un comme l’autre bien lancés dans la vie parisienne des années cinquante. Une éternelle modernité, un petit bijou de Françoise Sagan dont je reparlerai plus tard, une autre fois, peut-être.

J’enviais le parcours des deux personnages à qui la vie réussissait, et que l’amour réunissait.

Lui, il était à l’autre bout de la terrasse. Assis dans un coin, j’aurais pu ne pas le remarquer. Mais l’absence de vis-à-vis – j’étais seul également – éliminait tout obstacle visuel entre nous. Il n’y avait que les allées et venues incessantes des serveurs, les arrivées et les départs de mes voisins de table.

Je n’ai pas compris tout de suite. Je vous l’ai dit : je lisais et j’avais concentré toute mon attention qui n’allait pas vers l’extérieur, où je n’avais remarqué aucune belle digne de m’extraire de mon soliloque.

Pourtant, lui était beau aussi. J’avais bien fini par le voir. Ce type de beauté froide et masculine où aucune sensualité ne peut m’éveiller mais qui ne pouvait me laisser insensible. Je l’avais vu, au cours d’un de ces coups d’oeil jetés hors des pages pour vérifier que le monde est encore là, comme cela m’arrive.

Donc, j’avais vu le noir de ses yeux et des boucles qui balayaient son front. L’éclat de son regard, celui de sa beauté, de la finesse de sa bouche, de ses paupières et de ses joues… cet éclat était ailleurs aussi, fatigué ou parti. Sa tête était tournée vers la vitre, comme s’il attendait le miracle d’une venue. Il bougeait à peine, ses mains étaient posées de chaque côté du verre à moitié vide. Ses paumes restaient entrouvertes, comme des fleurs oubliées que nul n’aurait recueillies.

J’ai fermé mon livre. Tout en le regardant discrètement pour ne pas qu’il me remarque à son tour, je n’ai plus quitté cet homme des mes yeux ni de mon coeur soudainement serré d’inquiétude et de tristesse. Je voyais bien que sa veste se gonflait de vagues de plus en plus puissantes et que sa chemise tremblait au rythme de souffles saccadés qui ressemblaient à des sanglots. Ses lèvres étaient plissées dans une grimace qui l’enlaidissait à peine, tandis que ses sourcils crispés lézardaient son front de rides nerveuses.

Je ne voyais pas ses larmes, mais j’ai compris qu’un malheur frappait cet homme. Je n’avais pas besoin de comprendre lequel. Je sentais à quel point il était seul et perdu. Je ne me lèverais pas pour le rejoindre, j’en étais bien incapable et je l’aurais certainement dérangé.

Pourtant, je l’aimais maintenant si fort et de tout mon coeur, mon frère en humanité.

À mon tour, je m’étais mis à pleurer et je ne pouvais plus m’arrêter.

3 commentaires
  • Marie-Françoise DE CACQUERAY
    Posted at 14:28h, 21 février Répondre

    Vous savez ce qu’évoque pour moi ce très beau texte, au risque de vous faire sursauter : c’est le mot compassion dont la signification profonde est ressentir et partager la souffrance de l’autre, aimer au point de vivre l’angoisse et la souffrance de ce frère en humanité. C’est ce que vous avez réussi à nous faire éprouver. Je suis très touchée par cette page.

  • Emily LEVEQUE
    Posted at 12:36h, 24 février Répondre

    Superbe écrit, je rejoins Maïlis quant à ses propos bien que je sache combien il peut être très difficile de se laisser aller dans les bras de l’Autre, poussant généralement à la confiance et aux confidences.

  • mailis paire
    Posted at 19:32h, 23 avril Répondre

    Si les hommes se laissaient aller davantage à pleurer dans les bras de celles qu’ils aiment, sans doute se retrouveraient-il moins souvent à dissimuler avec peine leur souffrance dans le coin d’un bar ou d’un café….
    Ce texte est particulièrement touchant pour moi je pense qu’il n’est pas nécessaire d’en dire plus…
    Merci Guillaume pour votre sensibilité….

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