L’homme étrange

13 Juil L’homme étrange

J’avais bien remarqué cet homme étrange. Il ne ressemblait à personne, et pourtant nul ne s’étonnait de sa présence parmi nous. Mes parents étaient là, ils se réjouissaient tellement de la venue de tous, mes frères et soeurs, quelques proches de la famille, des cousins plus ou moins éloignés, des amis qui étaient descendus du village dans la maison des bords de la rivière. Et cet homme.

Il faisait beau et chaud, on était certainement en été. Il y avait un parfum de fête, de légèreté et de musique joyeuse qui baignait dans ma tête. Lui ne parlait pas. Il semblait se fondre dans le paysage avec une banalité insolite : Il n’avait rien de commun avec aucun d’entre nous, mais c’est comme si nous l’avions toujours connu et accepté au sein de la famille. Plus que l’étrangeté de cette présence, c’était l’apparente gaité qui l’entourait et l’invitait même parmi nous, comme s’il pesait un lourd danger que nous voulions ignorer. Mais de cela, je ne devais me rappeler qu’après les faits. Sur le moment, j’avais succombé à l’invraisemblance.

Quand je me souviens encore de quelques unes de ces scènes où le bonheur coulait entre nous, avant la fin qui devait tant me surprendre, je revois encore son visage dur, ses traits émaciés, le regard fixe qui souvent croisait le mien. J’entendis bien à un moment sa voix qui répondait brièvement aux rares questions qu’on lui posait : l’accent épais trahissait un pays très lointain.

De quelle contrée sortait ce personnage aux vêtements aux tissus lourds et aux couleurs passées, à la chemise aux gros carreaux où la laine fatiguée était rapée par les années, au visage lisse protégé par des lunettes fumées aux doubles verres qui ne cachaient pourtant rien d’un oeil froid et précis ?

Ces impressions, c’est après qu’elles ont rejailli en moi. Sur le coup, je n’avais pris conscience de rien. Je me souviens encore d’un de mes derniers gestes. Fatigué des bruits et de la fête, j’avais voulu m’isoler. J’avais monté les marches de l’escalier qui menait à ma chambre. Ce petit escalier en bois de pin qui avait été ajouté pour mener à l’étage de cette aile de la maison que j’avais aménagé pour moi seul, et dont la chambre était la seule pièce.

Arrivé en haut, je m’étais retourné. Plus que j’avais entendu le moindre bruit, j’avais senti la froideur d’une ombre. Il m’avait suivi.

Nous sommes restés l’un en face de l’autre sans rien nous dire. Cela a duré quelques secondes. Nos silences n’avaient rien de commun. L’effroi me gagnait tandis que je commençais à comprendre, lorsqu’il ne cachait pas sa satisfaction où je pressentais déjà une menace.

Je me suis demandé plus tard si les miens ne savaient pas eux non plus, et s’ils n’avaient pas offert une complicité bien passive et bien lâche pour que le malheur frappe à côté, juste à côté, mais pas sur eux.

L’homme a enfoncé les lames de ses yeux en moi. Je crois qu’il m’a saisi par le poignet, au moment où il a commencé à me parler. Il n’avait plus aucun accent, sa parole était fluide et rapide : Je n’avais jamais entendu la langue qu’il parlait et pourtant je le comprenais sans aucune difficulté.

J’étais en face d’un sbire de l’administration. Il avait passé des mois à me rechercher, la lueur qui s’envolait maintenant de ses yeux disait tout de sa victoire. Plus que ses paroles : j’étais encore chez moi, mais il était déjà le maître de la situation. Il ne me dirait rien de plus, et me fit comprendre qu’il me laissait quelques minutes pour me préparer : en bas, une voiture attendait et devait nous emmener à tout jamais, sans que j’eus le temps de dire adieu aux miens. Le dernier son qui me parvint, avant que la porte ne claque et que le moteur ne s’allume, ce furent les bruits des rires et des voix de la réunion de famille.

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