L’entravé

25 Fév L’entravé

L’enfance est un théâtre où les drames ne manquent pas. Tu peux éprouver des voluptés que tu ne retrouveras jamais et, l’instant qui suit, tomber dans l’horreur glaçante de peurs ou de souffrances extrêmes.

C’est en montagne, c’est l’été. Je baigne dans le bonheur de la petite enfance, dans les rayons de l’amour de ma mère, les caresses du soleil qui parfument les prairies aux fortes pentes. Il fait bon courir, jusqu’à ce que les genoux saignent, coupés aux tranchants des herbes hautes et sauvages. Il fait bon franchir les torrents d’eaux qui cascadent et fouettent le sang et font brûler les chevilles et les pieds nus.

Il fait bon jouer dans la ruelle qui sépare les maisons du petit village haut perché. Au bout de quelques mètres, le mince boyau qui sépare les vieilles fermes de montagnes s’élargit sur une placette, une fontaine plantée en son milieu. Avec mes frères et ma soeur, c’est à qui s’éclaboussera au mieux et les minutes et les heures passent comme des années et des vies entières, ponctuées de courses rapides et de cris de joie.

Je n’ai pas remarqué la silhouette lente qui surgit pourtant de l’ombre si brusquement que, d’un coup, tout le monde a fuit autour de moi. Ignorant le froid, je trempe mes maigres jambes de garçonnet en pleine fontaine, assis sur le bord, et continue de donner de grands coups de pied dans l’eau pour atteindre ma fratrie éloignée.

Le vieillard est torse nu, les cheveux blancs en bataille, le visage tranché par les rayures du temps et du soleil. Son doigt levé tremble autant que tout mon petit corps. Il crie, j’ai du mal à comprendre, mais je n’oublierais jamais sa voix :

– Faut pas toucher du l’eau… Faut pas toucher du l’eau ! »

J’ai enjambé le parapet, j’ai pris mes jambes à mon cou sans oser me retourner. Aucune trace des miens qui ne savent rien du drame qui est en train de se jouer.

Le soir, ils riront et se moqueront de ma frayeur.

Est-ce parce qu’il parlait si mal ? Je vais garder cet homme dans ma mémoire et, tout de suite et sans savoir vraiment pourquoi, le baptiser du seul nom qui puisse me rassurer un peu : “L’entravé”.

Des années plus tard, la stupéfaction reste intacte, quelque part sous mes cheveux. J’en tremble encore.

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