Laval !

24 Août Laval !

Laval ! Méfie toi de Laval !

Tu as beau le retourner dans tous les sens, tu n’en sors pas, de Laval. À l’endroit, à l’envers… Laval revient et te dévore, te submerge… l’aval t’avale, tu vois !

J’en avais fait des nuits blanches, tu sais ? C’était au milieu des années 80. J’étais très jeune et envoyé en stage d’été au Courrier de la Mayenne, une des plus belles publications de la presse française, m’avait-on dit ! Le Doyen de ma Faculté de Philosophie formait de grands espoirs en moi. J’avais, parait-il, toutes les qualités pour renouer la tradition des stages des étudiants de notre institution en cette grande rédaction. Un fâcheux, il y avait quelques années, avait tout fait foirer, le doyen comptait sur mes grandes qualités pour réparer le passé et ouvrir une nouvelle ère de collaboration fructueuse entre nos établissements. Il n’allait pas être déçu…

Jamais vu ça ! Un sentiment d’oppression comme jamais ! Le premier jour, j’avais été accueilli dans leur rédaction d’éculés de toujours, fins de race et tutti quanti. Monsieur le Baron, qui tenait grand nom et propriété avec haras sur un village au dessus de la ville, m’avait reçu avec pompe. La secrétaire de rédaction, vieille fille défraîchie à force de croupir trop près du cours de la Mayenne, elle aussi avait de quoi lui en remontrer, à ce petit morveux de parisien ! Je me souviens, elle finissait ses phrases en aristocrate-cul-terreuse, elle ne disait jamais « merde » mais « Cambronne », et tout le monde se mettait au garde à vous !

Cela a duré trois jours et deux nuits.

Au début, ils ont passé des heures à m’initier. D’abord, l’appareil photo : il fallait regarder par en dessus pour prendre les bonnes vues de face… Une merveilleuse antiquité qui me terrorisait. Ensuite, tout seul, la voiture. Une vieille diane 6, je venais à peine de passer mon permis, je n’allais pas leur avouer que je ne savais pas non plus. Tu sais, avec le levier de vitesse à hauteur du poignet, fier comme un sceptre, qu’il fallait tirer vers soit et tourner à droite ou à gauche, selon l’humeur, en serrant bien le pommeau noir et brillant.

Et je suis allé sur mon premier reportage. L’étape du tour de France de voitures miniatures, si petites qu’elles ne pouvaient acceuillir qu’un seul crétin à l’intérieur. Je n’en ai jamais revues de telles depuis.

Le lendemain, Cambronne me suggéra les campings et les écluses qui longeaient la Mayenne ou la Rance, je ne sais plus. J’y allais. Il me fallu réveiller l’ennui des éclusiers qui attendaient des heures les mouvements des marées ou, plus tôt, l’arrivée de rares plaisanciers qui remontaient les cours d’eau. Je prit quelques photos en arrachant deux ou trois scoops dénués du moindre intérêt et oubliés encore plus vite.

Mais je me souviens du hit de ma carrière – éphémère – de reporter.

Ce fut à l’un des campings, je suis bien incapable de me souvenir lequel. J’arrivais, sans trop négocier, à interviewer l’un rares clients d’un camping, un vieux pépé et sa dame. Une perle. Je n’en revenais pas. Il habitait au Mans, pas loin de là, et travaillait… comme gardien du camping municipal. Chaque année, il s’offrait ses vacances dans un autre camping, toujours le même, au même endroit, sous le même arbre… et à l’oeil !

J’étais effaré d’admiration muette…

Le sommet, je m’en souviendrais toute ma vie, c’est quand il m’offrit le pastis tout en me demandant d’attendre quelques instants. Il partit au fond de sa camping rare et revint, fier et glorieux, un album photo sous le bras. Et il me tourna, plein d’émotion, toutes les pages où il avait collé les articles du journal – le mien – qui était venu le photographier chaque été depuis la nuit des temps. Je n’étais pas le premier, j’étais le digne successeur d’une lignée choisie !

Cet interview fut le dernier de ma vie. Le lendemain matin, épuisé par une nuit d’angoisse, je prétextais l’appel d’une grande mission à Paris, c’était un Congrès de la Famille, pour présenter mon congé à la rédaction, et m’enfuir le plus vite possible.

Mes vrais souvenirs de Laval : Un bar, où j’avais tenté de me rassurer en me plantant auprès du joli pont qui pose quelques arcades sur une rivière décidément trop calme. Et deux nuits blanches, à combattre la solitude et les moustiques. Mais une vraie consolation. Une soirée au cinéma, et un film qui m’indigna et m’échauffa tout en même temps, avec les nudités et les courbes torrides de la sublime Béatrice Dalle. 37°2 le matin venait de sortir et faisait fureur dans la France de cet été-là.

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