La bouche entrouverte

15 Déc La bouche entrouverte

La bouche entrouverte mais la mâchoire serrée, l’homme tenait d’une main un livre ouvert et lisait tout en marchant à grands pas. J’eut le temps de reconnaître la collection « Poésie Gallimard », caractéristique pour ses couvertures blanches et la photo du poète déclinée en petits rectangles colorés. Il fendait le trottoir à ses risques et périls, mais ne semblait s’en préoccuper aucunement, tant il était absorbé par sa lecture. Le danger de collision guettait aussi les promeneurs qu’il croisait, en cette fin d’après-midi de dimanche, sur le pavé d’une belle avenue proche de la Place de l’Étoile.

Plus rien alentour ne semblait exister. Les beautés du petit recueil devaient vraiment en valoir la peine.

Dommage, me suis-je dit, et je l’ai plaint.

Dans la rue, ce sont vos visages que je recherche et que je lis, le plus discrètement possible. Je n’en manquerai aucun pour tout l’or des poètes.

Les regards se croisent parfois, cela ne va jamais plus loin, je ne suis pas un satyre. Enfin, pas encore. En revanche, votre amour des vitrines m’exaspère parfois. Faudrait-il que je me déplace entouré d’une boîte en verre à roulettes, éclairée et un peu décorée, pour attirer votre attention ?

Je plaisantais. S’il n’y aura pas de rencontre, il y aura dans l’air les parfums de vos beautés. Je les saisirai, m’arrêterai au coin d’une rue pour en noter les tons dans mon téléphone qui me sert de bloc notes, pour ne pas les oublier. Je rentrerai ensuite, déjà rêveur et aimant, habité de votre grâce, d’un sourire, d’une silhouette, d’un éclat de voix entendu. Je suis moins dangereux que le lecteur d’aujourd’hui, je ne vous ferai pas tomber.

Paris, avenue Victor Hugo

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