Évidemment, elle est nue

03 Mai Évidemment, elle est nue

Certes, l’image est un peu kitsche. Une scène de café parisien, on sent la brasserie des fins de XIXème. Un vieux est assis seul à sa table à siroter un verre qui a la couleur de l’absinthe. Plus loin, un serveur qui se rapprochait s’est figé dans l’autre salle à la vue de ce que je vois. La tête qui repose sur des coudes tout aussi fatigués, le vieux a délaissé la lecture des gazettes. Il y a encore sur la table une forme ovale que je ne comprends pas bien. Un chapeau, un berêt ou un panier abandonné, mais cela ne compte pas. Son manteau est accroché derrière lui, il n’y a personne d’autre que lui. Que le garçon de café au loin, je l’ai déjà dit. Une solitude triste et aussi écrasante que l’air jaunâtre et étouffant de la pièce que j’imagine chauffé aux mauvais poêles d’hiver.

Et elle. Une créature, une femme, une belle fantômatique qui est venue entamer un étrange dialogue.

De son visage, je ne vois que le profil. Elle n’a pas l’air particulièrement jolie, mais il est vrai que sa transparence et sa couleur n’aident pas. Ce n’est pas grave non plus, car l’essentiel est déjà là.

Est-ce l’absinthe qui m’enivre de ses effluves ? Je n’en ai pourtant jamais bu une goutte, ce qui me fiche une colère subite car c’est certainement ce qui m’empêche de m’être jamais rapproché de Baudelaire et de son génie. Il va falloir s’y mettre…

En attendant, c’est elle qui me parle dans son irréelle proximité. Évidemment, elle est nue. Son corps est beau. Pour faire face au pauvre homme, elle me tourne le dos. Le regard du misérable s’est planté à hauteur de ses seins, qu’un monocle soutenu à l’oeil droit permet d’observer encore mieux.

La pose de sa main aux longs doigts, l’inclinaison du bras sur lequel elle s’appuie, la nervure de son dos et la courbe de ses épaules, l’assise de ses fesses qui s’offrent à la surface lisse du bord de la table, sa tête légèrement penchée vers l’homme…

Tout est là… La solitude du buveur d’absinthe, la mienne, le désir illusoire des corps que je ne posséderais pas plus que lui. Tout se confond dans la tristesse.

 

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