« au niveau où je suis… »

15 Juil « au niveau où je suis… »

– au niveau où je suis…

Je dois tendre l’oreille. Il parle à voix basse, pour que je l’écoute avec les égards qui lui reviennent.

– … je ne peux que le constater amèrement et c’est ce que je ne cesse de répéter…

Il continue en poussant sur la pointe des pieds, élevant son verbe à la hauteur du sujet, tandis que, rentrant la tête entre mes épaules, j’adopte la mine grave et attristée de circonstance.

– Nous chrétiens, notre manque total d’efficacité dans les nouvelles technologies, la communication, les médias, l’opinion !

J’opine du bonnet, du même mouvement de haut en bas que celui de sa panse qui acquiesce.

Il a une façon de porter son ventre… Un vrai poème ! Sans le verre de whisky bien calé dans une main, de loin on le prendrait pour une toupie. Vous savez… Fines en haut, ventrues au milieu, courtes sur pattes : comme un écroulement vers le bas. Sauf que les toupies n’ont pas de bras, c’est bien connu.

Bombant fièrement sa ceinture de chair, on dirait qu’il s’en sert pour se protéger du monde extérieur comme ces pneus qu’on accroche au bordage des bateaux.

C’est aussi un gage de bonne santé, qu’on profite de la vie, et qu’on veut le montrer.

C’est surtout pour marquer la distance qui s’impose.

Car il en faut, un peu de distance. Ne sommes-nous pas député, maire d’une ville de province connue pour ses villégiatures, président au passage d’un petit parti politique spécialisé en valeurs spirituelles ?

La dernière fois que nous nous étions croisés, c’était au jubilé de notre faculté de philosophie. Il m’avait reconnu moins vite qu’aujourd’hui et ne m’avait presque pas adressé la parole. Ne fallait-il pas nous faire comprendre, à tous ses anciens camarades, le chemin parcouru ? Ce soir, c’est différent. Il n’a pas l’air de connaître grand monde dans ce mariage chic en plein coeur du Luberon. C’est lui, heureux, qui a fondu sur moi pour me coincer contre le buffet où j’étais venu rafraîchir mon ennui au moyen de bulles réconfortantes et de petits fours affriolants.

L’émotion de me trouver en bonne compagnie décuple son amitié. Au delà de mon prénom, il se souvient de tout avec sincère cordialité. Nos études, quelques discussions d’époque que nous inventons de toute pièce, je ne sais plus… Il caresse nos souvenirs en me tapotant régulièrement l’avant bras avec son autre main, après qu’elle ait dessiné virtuosement dans les airs les emphases de son importance.

Il fait danser tranquillement les glaçons qui baignent dans son verre :

– tu sais, le monde va mal, nos valeurs f…… le camp, la persécution gagne, et tu n’as encore rien vu ! appuie t’il sur ma manche de ses doigts gras, l’oeil humide, les bajoues agitées et le petit grain de beauté noir en fureur, le même qu’avant, celui qu’il a gardé en haut de la joue et que j’avais retrouvé avec émotion.

Bon garçon, je m’intéresse, j’opine, je m’indigne quand il faut et, surtout, je n’écoute rien. Simplement, je guette les changements de ton, quand il faut hocher la tête, relancer, répondre par courtes approbations et, mieux, silences prolongés.

– si tu savais ce qui se prépare pour la rentrée !

Je ne sais pas, j’en ai assez, je cherche plutôt la sortie.

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