De vrais pros

10 Jan De vrais pros

Était-ce le charme très secret des déjeuners d’affaire ? Où, justement, nul ne semblait vraiment à son affaire. Toi, Dominique, tu venais à peine de t’asseoir que tu étais pris de tics, tu te retournais sans cesse. Comme si tu cherchais mieux ou, pire, que tu craignais que le diable t’aie retrouvé. Tu reniflais fort, sans doute pour chasser les mauvais esprits.

Toi, Martin, à côté de moi, tu n’y étais pas non plus. Tu envoyais des sms, tu en cherchais d’autres dans ton téléphone. Soit-disant pour faire avancer le semblant d’échange qui rasait bas entre les couverts et les miettes de pain qui s’accumulaient sur la nappe comme les os broyés de petites victimes, qui auraient été recrachés par des géants gourmants. Mais je voyais bien que tu en profitais pour, fidèle à toi-même, continuer de dialoguer avec ta terre entière. Et moi, dans tout ça, je ne faisais pas mieux. Le satané wifi sur place, je n’arrivais pas à l’avoir, et ce n’est pas faute d’imaginer tous les mots de passe possible.

Tout cela dans l’harmonie d’une fausse bonne humeur, en bonne camaraderie. On a compris, Martin et moi, que tu en as franchement marre, de ta grande corporation. Mais que faire ? Te plaindre, te laisser déblatérer comme ça ? Alors qu’on t’avait invité pour te sucer le sang. Enfin pas le tien, je te rassure, celui de ta boite, entendons-nous bien. Mais, ignorant tout danger, tu n’y étais pas. Et nous continuions de ne pas y être non plus. Plus tu te plaignais, plus tu te tortillais sur ta chaise, plus nous claviotions. L’ennui planait, puissant et palpable comme les écrans de nos portables. C’est ça le business aujourd’hui.

Le top, c’est quand nous tu nous a décrit ces fameuses évaluations à 360° qui reviennent à chaque fin d’année. Celles que des coaches patentés et bien payés vous font subir. Il paraît que tu es sorti le premier, le meilleur. Tu m’étonnes ! Qu’ils étaient dix-sept à t’évaluer : des chefs, des collaborateurs, des subordonnés. Un plébiscite. Un vrai pro, vous voyez… Quel gâchis !  On a gentiment compati pour ton génie mal compris et tes compétences encore moins bien utilisées. Les yeux vers le plafond. Tu ne pouvais plus te retenir et nous dire ta souffrance de travailler dans ce qui était devenu, pour toi, semblable à un « camp de rééducation de Corée du Nord« . Je gage qu’aucun d’entre nous n’est jamais allé dans un de ces camps, mais cela nous a quand-même fait froid dans le dos.

J’ai quand-même fini par me poser des questions sur le bien fondé de notre rencontre. L’air de rien, j’avais quand-même fait près de deux mille kilomètres que pour ce déjeuner. Mais les cafés sont arrivés. Visiblement, ça a marché, tu t’es réveillé. On a tous sauvé la mise, fixé les prochaines étapes, balisé les difficultés et les obstacles. Ça va se faire. Clins d’oeil, levés, embrassés, quittés, amis pour toujours. En deux coups de cuillère à peau. Des vrais pros.

Varsovie

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