Beauté oubliée

04 Juil Beauté oubliée

Je croyais que j’avais complètement oublié son visage. Sa beauté, sa féminité ont toujours été intactes, comme des diamants qui ne s’usent jamais. Mais je ne sais par quel sortilège, le temps avait balayé ses traits. Je savais ses yeux noisettes, sa fine bouche et les lèvres carmines, la soie de ses joues que j’avais si souvent embrassées. J’entendais sa voix et je me rappelais son espièglerie parfois cruelle. Je me souvenais de sa silhouette, de ses seins menus que j’avais adorés. Et pourtant, je ne pouvais plus la reconnaître dans ma mémoire.

Ce soir, un autre miracle se produit puisque son visage flotte en moi. Il y a donc un regard intérieur, qui s’habille d’imagination autant que de souvenirs et qui forme les rêves. Je la vois.

C…….. est présente, elle flotte sous mon front et danse devant moi. La netteté de ses traits n’a pas encore été chassée par l’oubli et je me délecte de son regard qui est posé sur moi et qui ne me quitte pas.

Je regardais Jules et Jim, de François Truffaut. Je crois que le personnage et la beauté de Jeanne Moreau est la cause de la magie de ce soir, car C…….. lui ressemblait et parlait comme elle. Elle avait les mêmes intonations, et s’adressait à moi avec cette apparente frivolité qui était drôle et tragique à la fois, qui me caressait ou me torturait le coeur. Avec elle, j’étais prêt à réaliser mes idéaux les plus purs : l’aimer et me sacrifier pour qu’elle ait droit à un peu de bonheur en prenant tout le mal qui la rongeait et qu’elle déversait sur moi souvent. Je la croyais condamnée à un destin fatal auquel je voulais l’arracher.

La vie a décidé autrement. L’amour m’a tourné la tête et détourné d’elle. Je sais que nous habitons prêt l’un de l’autre et je me suis parfois demandé si, en nous croisant au hasard de la ville, nous saurions nous reconnaître. Les années ont-elles commencé à peser sur elle comme je le sens parfois sur moi ?

Est-elle est toujours aussi belle ? La seule chose que j’ai su, c’est qu’elle avait vite échappé à cette grave destinée à laquelle elle aimait m’attacher, en épousant encore très jeune un notable versaillais qui lui a donné quatre beaux enfants et la respectabilité bourgeoise qu’elle méprisait alors.

Je vais quand-même aimer m’endormir ce soir avec elle contre moi. D’autres rêves chasseront alors son image que je ne pourrai garder plus longtemps, même si je le voulais.

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