Avez-vous lu Sexus d’Henry Miller ?

25 Juil Avez-vous lu Sexus d’Henry Miller ?

Franchement, ça m’étonnerais. Avec un titre pareil, il y a déjà une bonne moitié de l’humanité – les prudents prudes – qui se fait porter pâle. Vous comprenez, ça ne fait pas correct-correct. On imagine le pire du pire et plus encore en dépravations et obscénités. Il y a l’autre moitié des humains qui, de toute façon, ne lit pas, surtout des pavés comme celui-là. D’ailleurs, ces deux moitiés se confondent parfois, ce qui me donne droit à encore une moitié. Ceux qui pourraient le lire, ou qui l’ont vraiment lu. Mais franchement, soyons d’accord, ce sera une toute petite moitié.

Mais je sais que l’écrivain a ses adeptes. Dont moi.

Je vous le concède, et que ce soit dit. Le portrait du bonhomme dans ce récit autobiographique ne le rend franchement pas très sympathique. Son obscénité, son égocentrisme, son absence de scrupules ne sont pas des modèles. Mais il y a bien y avoir quelque chose derrière tout cela… Et puis, au diable Sainte Beuve ! On ne juge pas une oeuvre selon l’artiste. Sa personnalité m’intéresse peu, tandis que son oeuvre, ici, est magistrale.

Mais oui… Un très grand écrivain, qui me fait souvent penser à Dostoïevski – qu’il cite souvent – et encore plus à Céline, qu’il cite aussi mais plus rarement. Je l’avoue : au long des 668 pages (heureusement que l’éditeur en a rajoutée deux…), je me suis senti pour une fois moins seul. C’est une tare de naissance sans doute, mais je ne suis pas encore parvenu à trouver auprès des vivants un dépassement et une proximité à la fois, un décryptage et un tutoiement intérieur comme ce que je vis dans la fréquentation de mes rares géants littéraires. Je les lis mais en réalité c’est eux qui lisent dans mon âme et qui m’apprennent, me confirment, me corrigent ou me révèlent à moi-même.

Avec en plus, chez Miller, ce réel frisson qui me laboure l’échine dès que je me sens dépassé par les débordements aussi innombrables qu’inattendus de son génie. C’est quelque chose de vraiment rare même en littérature, mais pas dans Sexus où j’ai vibré à de très nombreuses reprises. Il me tarde de continuer sa trilogie pour le retrouver, à moins que je ne doive reprendre mes travaux d’écriture que de telles lectures pourraient même, en premier temps, décourager.

Miller est un Maître, qui dilate l’être et, en fait, le rend meilleur.

Il m’a fait du bien comme personne.

Venons-en au texte que je ne vais ni résumer ni raconter, mais dont je voudrais extraire des passages qui m’ont vraiment impressionné.

Je m’excuse d’avance pour la quantité de citations (que je me suis amusé à numéroter – c’est vous dire combien ce livre me tient à la peau !), mais on ne tombe pas sur un tel morceau tous les jours…

1 – de la rencontre avec Mara, dans un dancing :

La valse est perforée d’angoisse, vrillée d’une mitraille qui glisse sur les rouages du piano mécanique, et le piano même est noyé, parce qu’il se trouve à des rues d’ici, dans une bâtisse en flammes et sans issue de secours…” (p.12)

2 – des bourgeois et des chrétiens :

Mort aux frères chrétiens ! Mort au statu quo en toc ! (…) Nous habitons alors un quartier bougeois à en être morbide.” (p.16)

3 – de l’amour et des femmes :

Le moins beau des hommes, le plus faible, le moins digne, ne peut que triompher s’il consent à donner jusqu’à la dernière goutte de son sang. Pas une femme ne résiste à l’offrande de l’amour absolu.” (p.17)

4 – de l’écriture :

Je ne pense pas qu’il se trouverait un homme au monde pour noircir une feuille de papier, si nous avions le courage de vivre ce en quoi nous avons foi.” (p.26)

5 – de l’art, de la création :

Il ne se passe pas de jours que nous ne menions à l’abattoir les plus purs de nos élans. C’est pourquoi nous éprouvons une telle souffrance au coeur quand, lisant telles phrases jaillies de la main d’un maître, nous les reconnaissons pour nôtres, nous y reconnaissons les tendres pousses dont nous avons étouffé la croissance par manque de foi dans notre propre force, dans nos propres critères de vérité et de beauté. Tout homme qui laisse la paix descendre en lui, qui s’abandonne face à lui-même au désespoir de l’honnêteté, trouve la force d’émettre de profondes vérités. Nous coulons tous de même source. Aucun mystère ne dérobe l’origine des choses. Nous participons tous de la création, nous sommes tous rois, poètes, musiciens : il n’est que de nous ouvrir comme le lotus, pour découvrir ce qui était en nous.” (p.37)

6 – de l’écriture à nouveau :

Moi j’étais pour le jargon qui va droit au but. Ce qu’il fallait, c’était perdre carrément la boule. Les gens en avaient plein le dos des trucs à intrigue et à personnages. Est-ce que la vie est faite d’intrigues et de personnages ? La vie ne se passe pas à l’étage au-dessus. La vie est là devant nous, dans l’instant, n’importe quand…” (p.51)

7 – de sa destinée, telle que la voit une amie :

Il est absolument impossible que vous fassiez fiasco, me dit-elle après un instant d’hésitation durant lequel elle eut l’air de se recueillir avant une importante révélation. L’ennui dans votre cas, reprit-elle lentement et délibérément, c’est que vous ne vous êtes jamais assigné de tâche digne de vos capacités. Vous avez besoin de problèmes plus vastes, plus grands. Vous ne fonctionnez à plein que sous la plus dure pression. J’ignore ce que vous faites mais je suis certaine que votre mode de vie actuel ne vous convient pas. Votre destinée est de mener une vie dangereuse ; vous pouvez prendre de plus grands risques que les autres, parce que… mais sans doute le savez-vous très bien vous-même… parce que vous êtes protégé.” (p.54)

8 – de son talent :

Tu as une façon d’ouvrir les gens commes des boîtes, de les forcer à se révéler…” (p.61)

9 – d’une femme triste :

Elle avait l’air indiciblement triste et las, l’air d’une épave humaine se balançant à un crochet de boucher.” (p.132)

10 – de la vie quotidienne :

De temps à autre, sans crier gare, il arrive qu’un de nous se réveille, se défait pour ainsi dire, de cette colle de pâte sans rime ni raison à laquelle nous gluons comme des mouches… de cette espèce d’abracadabra que nous nommons “vie quotidienne” et qui n’est pas la vie, mais une sorte de transe suspendue dans le vide au-dessus du grand courant de vie. Et ce réveillé qui, parce qu’il ne souscrit plus aux grandes lignes de l’ensemble, nous a tout l’air d’un fou, s’aperçoit qu’il est investi de pouvoirs étranges et quasi terrifiants…” (p.172)

11 – de la simplicité d’esprit :

L’intelligence est peut-être une bénédiction ; mais la confiance totale, la crédulité poussée jusqu’à la simplicité d’esprit, la reddition sans condition – c’est l’une des joies suprêmes que réserve la vie.” (p.175)

12 – du sens de la vie :

Il faut que tu bigles tout le long du chemin ; que tu prétendes que ça rime à quelque chose ; que tu laisses supposer aux gens que tu sais ce que tu fais. Mais personne ne sait ce qu’il fait ! Comme si en se levant le matin, on pensait à ce qu’on fabrique ! Je t’en fiche ! On se lève dans le brouillard, on se traîne avec une gueule de bois dans du noir de tunnel. On joue le jeu. On sait que c’est du toc, une immonde pouillerie, mais qu’est-ce qu’on y peut ? On n’a pas le choix. Dès la naissance on est coincé et encadré, et toute la vie en est conditionnée ; on peut retaper vaguement le décor, ici et là, de même qu’on bouche une voie d’eau sur un bateau ; mais quand à refaire l’ensemble, pas le temps! Ce qu’il faut, c’est arriver au port… du moins on s’imagine que c’est ça, l’obligation. Et, bien entendu, jamais on n’y arrivera : le bateau aura sombré avant, crois m’en !” (pp. 184-185)

13 – de l’artiste :

L’artiste est l’instrument qui enregistre ce qui existe déjà – quelque chose qui est la propriété du monde entier et que, si l’individu en question est vraiment un artiste, il est contraint et forcé de restituer au monde.” (p.186)

14 – d’une poulet décapité :

Un homme traversa la pièce, un grand coutelas sanglant dans une main, tenant de l’autre, par les pattes, un poulet décapité : le sang dégoulinait sur le plancher, laissant une trace zigzagante – comme celle d’une putain ivre qui menstruerait à flots.” (p.191)

15 – de Mara couchée sur le ventre :

Mara était couchée sur le ventre, sur le lit, haletant et suant ; on eût dit une odalisque délabrée, faite de bouts de mica déchiquetés.” (p.191)

16 – de sa chambre :

La chambre se mit à fermenter et à lever comme une pâte ; les murs suaient ; le matelas en paille touchait persque le plancher. La séance prenait tous les aspects, toutes les propositions d’un cauchemar. De l’extrémité du corridor, parvenait le soufflement haché d’un asthmatique – on eût dit la queue d’une rafale soufflant à travers un trou de rat en tôle.” (p.192)

17 – de l’abus de lectures :

Les gens allaient, venaient ; les objets paraissaient, s’effaçaient. Je participais du flux, comme les autres ; et c’était tout naturel, si cela demeurait inexplicable. Je commençais à lire, à trop lire. Je me tournais vers le dedans, je me refermais sur moi-même, comme font les fleurs, la nuit.” (p.223)

18 – d’un échange de regards :

Il plongea dans les yeux de l’Hindou son regard clair et soutenu. Ghompal lui rendit son regard,  avec la même lumière d’eau pure dans les yeux. On eût dit qu’ils se baignaient l’un dans l’autre. Deux réservoirs de lumière liquide débordant et faisant échange de purification. Soudain, je me rendis compte que la lumière aveuglante qui ruisselait des ampoules nues, n’était rien en comparaison de ce courant lumineux qui venait de passer entre eux.  Peut-être le vieillard n’avait-il pas conscience de cette clarté jaune et artificielle, fruit de l’invention humaine ; peut-être la pièce ne devait-elle son illumination qu’à ce flot de clarté qui coulait de son âme. Même maintenant qu’ils n’avaient cessé de se contempler l’un l’autre, la pièce était plus lumineuse qu’auparavant. On eût dit ce chaud reflet qui reste après le coucher de soleil enflammé – luminosité sublime, clarté d’empyrée.” (pp. 258-259)

19 – d’histoires puériles :

Et Ghompal se mit à raconter une de ces histoires puériles qui ont un effet dévastateur sur n’importe quel individu à l’esprit analytique. Il avait sa petite histoire pour chaque situation, Ghompal. Et il faisait mes délices dans ces cas-là ; on eût dit de ces petits remèdes homéopathiques qui n’ont l’air de rien : infimes pilules de vérité recouvertes d’une pellicule inoffensive. Mais absolument inoubliables, ensuite.” (p.260)

20 – d’une façon de parler :

Ce qui me fascinait en lui, c’était les grimaces qu’il faisait. Et cette façon de gargouiller en parlant, comme si une main invisible l’étranglait.” (p.265)

21 – de la médiocrité ambiante :

C’était pathétique, cette dépendance des autres par rapport à nous. C’était un avant-goût de l’inertie et de l’apathie générales que je devais rencontrer ma vie durant.” (p.272)

22 – de la frustration :

Quand on persiste à juguler ses élans, on finit par se changer en caillot de mucus. Et puis on crache un de ces glaviots, à se drainer, à se vider complètement ; et ce n’est que des années plus tard qu’on se rend compte que ce qu’on a expulsé, ce n’était pas de la salive, mais son moi le plus intime. Quand on a perdu ce moi, on en arrive toujours à galoper sans fin devant ses fantômes. On en arrive régulièrement à pouvoir dire avec la plus parfaite sincérité : “Je n’ai pas la moindre idée de ce que je voudrais faire dans la vie”. On finit par acquérir le don de se faufiler à travers le tamis de la vie et par sortir par le mauvais bout du téléscope d’où l’on ne voit plus les choses que hors des limites, hors d’atteinte du moi et diaboliquement déformées. Dès lors, on est coincé. Quelle que soit la direction que l’on prenne, on se retrouve toujours dans la galerie des glaces, on court comme un fou à la recherche de la sortie, pour trouver que l’on n’est entouré que d’images torves de son amour de petit soi.” (p.275)

23 – de la philanthropie mal placée, dont Dostoïevski disait qu’elle n’est jamais qu’un amour dissimulé et hypocrite de soi :

Quand un homme passe sa vie à se faire du mauvais sang pour le reste de l’humanité, c’est qu’il n’a pas de problèmes personnels à résoudre ou qu’il se refuse à les regarder en face. Je parle de la grande masse des gens, non de l’infime minorité des émancipés qui, étant allés au fond des choses, ont le privilège de s’identifier à l’humanité entière et la joie de pouvoir s’offrir ce luxe suprême : servir.” (p.275)

24 – du devoir de subsistance qui réduit nos existences :

Cette partie de moi qui s’adonnait au travail, qui permettait à ma femme et à mon enfant de vivre, conformément à l’exigence d’un désir qu’elles ne formulaient même pas, cette partie de moi qui s’obstinait à faire tourner la roue – que de fatuité, d’égocentrisme dans cette idée ! – c’était la partie mineure de mon être. Je n’apportais rien au monde en accomplissant ma fonction de gagne-pain : mais le monde, lui, percevait sur mon dos son tribut, voilà tout.

Le monde commencerait à tirer de moi quelque chose qui valût la peine que le jour où je cesserais d’appartenir, en membre conscient et organisé, à la société et où je deviendrais moi-même. L’État, la nation, les nations unies du monde n’étaient qu’un vaste agrégat d’individus qui allaient répétant les erreurs de leurs ancêtres. La roue les happait dès la naissance et ne les lâchait qu’à la mort – et c’était à cet esclavage qu’ils tentaient de donner un air de dignité en l’appelant “la vie”. Quand on demandait à n’importe qui d’expliquer et de définir la vie, d’en dire tous les tenants et les aboutissants, quelle était la réponse ? Un oeil rond. La vie, c’était l’affaire des philosophes et de leurs livres que personne ne lisait. Ceux qui pataugeaient dans la vie, les pauvres cons sous le harnois, n’avaient pas le temps d’envisager d’aussi stupides questions. “Il faut bien qu’on mange, non ?”” (p.276)

25 – du nécessaire coming-out de l’artiste, dont l’appétit de vie finit par attirer tout le monde :

Du peu de lectures que j’avais faites, j’avais tiré cette conclusion que les hommes qui trempaient le plus dans la vie, qui la moulaient, qui étaient la vie même, mangeaient peu, dormaient peu, ne possédaient que peu de biens, s’ils en avaient (…). Ce qui les intéressait, c’était la vérité, rien que la vérité. Ils n’accordaient de valeur qu’à une seule forme d’activité : créer. (…) Tout cela, je l’avais compris – en esprit – avant l’âge adulte. Mais je dus passer d’abord par toute l’énorme comédie de la vie avant que cette vision du réel pût s’imposer comme une dure nécessité. Le formidable appétit de vie que les autres devinaient en moi, agissait comme un aimant (…) On eut dit que les êtres qui se précipitaient et adhéraient à moi comme de la limaille, s’aimantaient à mon contact et en attiraient d’autres à leur tour…” (p.277)

26 – du regard sur soi :

Debout devant le miroir, je me dis avec terreur : Je veux voir à quoi je ressemble dans ce miroir, les yeux clos.” (p.278)

27 – des naufrages humains :

Lorsque l’eau se referme sur le bateau naufragé, ce dernier s’installe lentement dans l’abîme ; les espars, la mâture, le gréement s’en vont de leur côté au gré de la vague. Reposant dans la mort des mers, la coque saignante s’orne de joyaux ; inconsciente, la vie atomique commence. Ce qui fut un navire devient impérissable anonymat. 

De même que les navires, l’homme sombre maintes et maintes fois. Seule, la mémoire le sauve de la dispersion compète. Les poètes laissent choir dans les ténèbres une averse de points lumineux… “ (p.279)

28 – de la vie créatrice :

Vie créatrice ! Dépassement de soi. Départ en fusée dans l’inconnu du ciel, escalade au passage d’échelles volantes, montée, essor, monde que l’on empoigne aux cheveux et que l’on soulève, débusquage des anges dans leurs antres célestes, voyages accrochés à la queue des comètes. Nietzsche avait décrit ces extases – et puis s’enfonça, s’évanouit dans le miroir pour mourir, enraciné, couvert de fleurs. “Escaliers et escaliers contradictoires”, avait-il écrit ; et puis, soudain, tout fut sans fond ; l’esprit, comme un diamant qui éclate, se pulvérisa sous le marteau de la vérité.

(…) Il (l’auteur dans sa jeunesse) vivait dans les crevasses de pensées géantes, ramassé sur lui-même comme un ermite perdu dans les replis stériles de montagnes hautaines. De la vérité il passa à l’imagination, et de celle-ci à l’invention. Devant ce dernier porche dont on ne revient pas lorsqu’on l’a franchi, la peur l’assaillit. S’aventurer plus loin, c’était se condamner à aller seul, à ne se reposer que sur soi. L’objet de la discipline est de promouvoir la liberté. Mais la liberté mène à l’infinité, et l’infini à l’effroi. (…) Puis se leva la pensée réconfortante que l’on pouvait s’arrêter sur le bord, transformer en mots sur le papier les mystères de l’impulsion, de la contrainte, de la propulsion, baigner les sens dans une odeur d’humanité. Devenir la perfection de l’humain, le diable incarné de la compassion, les gardiens du grand portail qui mène à l’au-delà, à l’extrême limite de tout, l’ermite de l’éternité.” (pp.280-281)

29 – de l’acceptation chez l’artiste :

Son intuition lui dit que le grand secret ne s’appréhende pas, mais qu’il peut se l’incorporer dans sa propre substance. Il lui faut devenir partie du mystère, vivre dans le mystère et avec lui. Accepter, telle est la solution. Accepter est un art, non pas un exploit égoïste de l’intellect. Et c’est par ce canal de l’art que l’on finit ensuite par établir le contact avec le réel : telle est la grande découverte. Et là, tout est jeu et invention… “ (p.285)

30 – de l’artiste comme inventeur :

Le jeu auquel se livre l’artiste c’est de franchir en force les frontières du réel…” (p.289)

31 – de Mélanie, une co-locataire :

Mélanie était aussi innocente qu’une otarie démente. (…) Son esprit s’était enfoncé dans la chair, et si elle était maladroite et bafouillante dans ses gestes, c’était qu’elle pensait avec son corps, avec sa viande, et non avec son cerveau.” (p.307)

32 – d’un sourire :

Sur quoi je souris à mon tour – un sourire de lapin empaillé qui incita M.T. à glousser un peu plus, à se rincer les doigts dans le verre à eau et à jeter sa serviette sur le plancher.” (p.314)

33 – de l’inspiration :

Juste deux stations avant d’arriver, suvient l’attaque. Et elle était d’importance ; car, pour la première fois de ma vie, j’avais conscience du fait que c’était ce qu’on appelle : une ruée d’inspiration “torrentielle”. Quelques instants me suffirent pour comprendre qu’il était en train de m’arriver quelque chose de proprement extraordinaire. C’était venu sans crier gare, sans qu’il me fût possible d’en trouver la raison. Simplement, peut-être, parce que mon esprit était devenu un vide parfait, parce que j’avais sombré au plus profond de moi-même, me contentant de dériver. Je me rappelle nettement comment le monde extérieur s’éclaira soudain ; comment, dans un éclair, la mécanique de mon cerveau se déclencha avec une douceur et une rapidité terrifiantes ; idées se télescopant, images se succédant et s’oblitérant, dans leur désir frénétique de s’enregistrer. (…) Auparavant, Broadway se signalait agressivement, comme un monstre de laideur et de confusion ; et voilà qu’il rentrait dans le rang, qu’il retrouvait sa vraie place – partie intégrante du monde – ni bon, ni mauvais, ni laid, ni beau : il faisait partie d’un tout, simplement. Il était là, pareil à un clou rouillé dans une épave que la tempête hivernale a vomie sur la plage déserte. Je ne saurais mieux dire. On marche sur la plage, l’air vibre comme une corde tendue, on est d’excellente humeur, on pense clairement – pas toujours brillamment, mais clairement.” (pp. 326-327)

34 – toujours au sujet de Mélanie et de l’inspiration :

Bien-sûr, voyons : ne jamais manquer de se rappeler “beauté” et “démence”. (…) Elle me hantait comme un feu rouge que l’on aperçoit en pleine nuit, de la portière d’un train, et qui fait que l’on se demande soudain si le mécanicien veille ou s’est endormi. (…) Ce n’était pas Mélanie, en réalité, mais ces caillot verbaux (“beauté, démence, variétés de chair”) que j’éprouvais le besoin d’étudier de près et de vêtir de somptuosités stylistiques.” (pp. 332, 333)

35 – de la beauté féminine :

La beauté féminine est création incessante, révolution continue autour d’un défaut (souvent imaginaire), qui fait que tout l’être s’élance soudain et monte au ciel en une rotation de toupie.” (p.336)

36 – de l’élixir de vie, de la beauté :

Pendant quelques instants infinis, nous nous étions tenus, debout, aux portes du Paradis… (…) Il est des moments où l’élixir de vie déborde de tant de splendeur que l’âme jaillit et se déverse. Dans le sourire séraphiques des madones, transparaît l’âme débordante de psychique. La lune du visage atteint à sa plénitude ; l’équation est parfaite.” (pp. 352-353)

37 – de ceux qui veulent posséder la beauté :

… Pris entre deux marées, ils se sont écartelés : l’âme a quitté le corps, laissant à un simulacre d’être divisé le soin de lutter jusqu’au bout dans l’arène de l’esprit. Brûlés et anéantis par la violence de leur propre rayonnement, leur vie n’est jamais qu’une quête futile de beauté, de vérité et d’harmonie. Dépossédés de leur éclat, ils cherchent à posséder l’âme et l’esprit de ceux qui vers qui ils sont attirés. Ils capturent le moindre rayon de lumière ; ils reflètent, de toutes leurs facettes affamées de leur être. Brillant de tous leurs feux dès que la lumière se tourne vers eux, ils s’éteignent aussi vite. Plus intense est la lumière qui les frappe, plus éblouissants – et aveuglants – ils paraissent. Ils sont singulièrement dangereux pour les êtres rayonnants : c’est toujours vers l’inépuisable éclat de ces luminaires qu’ils sont le plus passionnément attirés…” (p.354)

38 – du mensonge

Un bon mensonge révèle plus de choses que ne le pourra jamais la vérité.” (p.358)

39 – de la grande ville

Toute cette Bon Dieu de ville n’est qu’un ramassis de fripouilles et de gangsters. C’est ça qu’on appelle une grande ville : un endroit où on fait l’élevage du crime.” (p.366)

40 – d’un faune timide

Il baissa mollement la tête. Il avait l’air d’un faune timide.” (p.367)

41 – de son frère

J’aimais sa manière de parler de son frère. Il avait presque l’air de parler de lui-même.” (p.369)

42 – d’un baiser

C’était un baiser qui noyait le souvenir de toutes les douleurs, qui étanchait et fermait la blessure.” (p.390)

43 – de la béatitude

Je sus, alors, que j’avais trouvé la béatitude, et que la béatitude est le monde, ou l’état du monde, où règne la création.” (p.393)

44 – de la chair

Bientôt, une vague de passion déferla sur nous et nos mains tâtonnantes se mirent à chercher frénétiquement la chair brûlante.” (p.397)

45 – du sexe

Bouger sans oser respirer, nous enlacer comme une paire de tire-bouchon, baiser avec une furie qui dépassait ce que nous avions jamais connu…” (p.400)

46 –  des mots

… du moment que les mots rebondissaient comme une rafale d’aubergines ricochant sur une calebasse (…) et tout ce temps, elle écoutait comme un roc, ignifugeant son petit coeur en camisole, sa boîte à biscuit en fer blanc, son gésier en pain de viande, sa matrice désinfectée. (…) Si elle m’avait parlé ainsi, j’aurais fait un tour devant le miroir, je me serais regardé un bon coup à froid, j’aurai ri comme une fenêtre éventrée…” (pp.404-405)

47 – du ketchup

Pour être cruellement exact, elle ressemblait à un bout de rôti froid arrosé de ketchup qu’on a remis à la glacière.” (p.407)

48 – d’un téton

Et de rentrer d’une main ferme son téton, comme elle eût jeté une paire de chaussettes mouillées et roulées en boule dans le sac à linge sale.” (p.408)

49 – du débordement d’amour

Pour peu que l’homme se laisse aller un jour à la plénitude d’expression ; pour peu qu’il arrive un jour à s’exprimer, sans crainte du ridicule, de l’ostracisme ou de la persécution, il n’aura rien de plus pressé que de déborder d’amour.” (p.427)

50 – des guérisseurs

Je m’étais rendu compte sur-le-champ qu’il suffit d’assumer le rôle de guérisseur pour le devenir en fait automatiquement.” (p.438) et “N’importe qui peut devenir guérisseur, du moment qu’il ne pense plus à lui-même.” (p.447)

51 – des gros hommes

Je me souviens d’avoir noté les noms de Chesterton et d’Herriot, personnages gargantuesques dotés, à l’instar de Kronski, d’une verbosité peu commune. Il me vint à l’esprit que c’était là un trait que j’avais fréquemment relevé chez les gros hommes. Il ressemblent aux méduses du monde marin – orgues flottantes, baignant dans les échos de leur propre voix.” (p.438)

52 – des cossards

Les cas les plus difficiles sont ceux que j’appellerai les “cossards du type poisson”. (…) Au jour de la crucifixion, ils seront là, pour vous tenir la main, étancher votre soif, pleurer comme des vaches soûles. (…) au moment de l’équinoxe, tout le kaléidoscope de la vie prend, grâce à eux, une teinte glauque de glue. (…) Ils sont durs à mourir, tels des noeuds dans le tronc d’un chêne géant. Ils tiennent tête à la hache, même quand tout est dit.” (pp.445-446)

53 – de l’univers

La prophylaxie ne nous garantira jamais du mal de l’univers, parce que nous portons en nous l’univers. (…) Tant que que nous resterons sur la réserve de notre conscience, nous ne parviendrons pas à faire face à l’univers. Il n’est pas nécessaire de mourir pour se trouver nez à nez avec la réalité. La réalité, ce sont le temps et l’espace présents, elle est partout, elle brille dans le moindre reflet que rencontrent nos yeux.” (p.447)

54 – vivre pleinement la vie

Il n’est pas un de nous qui ne soit coupable d’un crime ; celui, énorme, de ne pas vivre pleinement la vie.” (p.453)

55 – de la place de la femme dans la société :

Le degré d’élévation de telle ou telle période peut toujours se mesurer au statut correspondant de la femme.” (p.457)

56 – de Romain Rolland :

Il avait l’air de Romain Rolland gavé à la polenta, d’une chauve-souris sans un brin d’humour et d’imagination…” (p.490)

57 – débandade :

En attendant, elle remettait sa culotte. Moi, je n’avais pas pris la peine de rengainer mon truc dans ma braguette : il mollissait et finit par se coucher dans l’herbe, dégoûté.” (p.491) ou “Ma pine était toute recoquillée dans sa main, tel un escargot mort.” (p.513)

58 – de la dentelle :

Je m’écroule sur elle, je lui mords les lèvres à en faire de la dentelle.” (p.500)

59 – de la terreur :

L’ennui, c’est que la plupart du temps nous vivons dans la terreur. J’entends par là que nous nous terrorisons nous-mêmes. (…) (la) pression psychique, veux-je dire ; cette espèce de couverture mouillée et insensée sous laquelle nous suffoquons depuis notre naissance…” (p.523)

60 – de l’ouverture sur soi et de l’inspiration :

Mon seul désir, c’est de m’ouvrir. De voir ce qu’il y a en moi. Ce que je voudrais, c’est que tout le monde s’ouvre. J’ai l’air d’un imbécile qui, un ouvre-boîtes à la main, se demande par où commencer – pour ouvrir la terre en deux. Je sais que par-dessous ce gâchis, tout n’est que merveille. J’en suis sûr. (…) Un jour, la lentille sera parfaite ; et ce jour-là, nous percevrons tous clairement la stupéfiante, l’extraordinaire beauté de ce monde. Mais entre-temps nous allons sans lunettes, pour ainsi dire. Nous trébuchons, pataugeons çà et là, clignant les nos pauvres yeux d’imbéciles et de myopes. Nous ne voyons pas ce qui s’étale sous notre nez, tant que nous ne pensons qu’à voir les étoiles. Nous voudrions voir avec l’esprit, mais l’esprit ne voit que ce qu’on lui dit de voir. L’esprit est incapable d’ouvrir tout grand ses yeux et de regarder pour le seul plaisir de regarder. N’avez-vous pas remarqué que si vous cessez de regarder, si vous n’essayez pas de voir, vous vous mettez brusquement à voir ? (…) Quand l’inspiration vous vient, l’esprit prend des vacances ; vous le refilez à quelqu’un d’autre, à cette espèce de force invisible, inconnaissable, qui prend possession de vous…” (pp.527-528)

61 – délires et visions…

Je me calmai un peu. Non, pas Breughel ; mais Hiéronymus Bosch. Une saison en enfer, parmi les trappes et les poulies de la conscience médiévale. Premier temps rondo, arrachements et flammes. Second temps, vertige unijambiste. Finalement, plus rien que la toupie d’un torse. Et la musique aigüe qui nasille et qui vibre. La harpe de fer de Prague. Une rue naufragée près de la synagogue. Une douloureuse volée de cloches. Une lamentation gutturale de femme.

Fini Bosch. Chagall maintenant. Un ange en bourgeois descendant obliquement juste au-dessus du toit. Neige sur terre, et dans les caniveaux petits bouts de viande pour les rats. Cracovie baignant dans une lumière violette d’éviscération. Mariages, naissances et funérailles. Un type en pardessus – son violon n’a qu’une corde. La mariée a perdu la tête : elle danse et ses jambes sont brisées.” (p.558)

62 – de femmes juives à New York :

Des femmes pailletées, croulant et suffocant sous les diadèmes, somnolent pesamment dans leurs coffrets de chair richement capitonnés.” (p.568)

63 – de l’abîme qui se comble :

Dans ces quelques enjambées qu’elle fit avant de se jeter dans mes bras, je sentis un abîme se combler – un abîme comme je n’avais jamais su qu’il en pût exister entre deux êtres. On eût dit que le sol s’était ouvert pour nous séparer et que, par un suprême et magique effort de volonté, elle avait franchi d’un bond le vide pour me rejoindre. Ce même sol sur lequel nous nous tenions l’instant d’avant, fuyait et s’enfonçait dans un passé totalement inconnu de moi.” (pp.570-571)

64 – d’une reine :

J’avais demandé une femme, c’était une reine qu’on me donnait.” (p.572)

65 – d’un rire :

Je l’entendis rire, de ce rire joyeux comme un râteau sur des cailloux.” (p.578)

66 – de Dostoïevski :

Déjà j’ai connu une expérience semblable quand je me suis mis à lire Dostoïevski. Toute autre littérature s’en est trouvée balayée. (“Cette fois, ce sont de vrais êtres humains que j’écoute parler !” me suis-je dit alors)” (p.581)

67 – du pénis de ses deux co-locataires :

Arthur Raymond a la pine courte et têtue – le Grand Bélier en personne. Il y va tête baissée, et vlan ! vlan ! – comme s’il maniait le couperet sur un quartier de viande. (…)

O’Mara, au contraire, fait penser à un serpent savant. Il a un long pénis recourbé qui se faufile comme un éclair bien graissé et fait sauter le verrou de sûreté de la matrice. Il sait contrôler son truc. Mais elle n’aime pas non plus sa façon d’y aller. Il se sert de son pénis comme d’un instrument détachable.” (p.583)

68 – des statues de martyrs, en Italie :

Le long des murs, des statutes de martyrs en diverses postures – tous suant la souffrance…” (p.596)

69 – de l’adoration

Tandis que moi je pense à cette merveille qu’est son visage, à cette façon qu’il a de changer à chaque instant. Jamais elle n’est deux fois la même pour moi. Je ne vois qu’un horizon sans fin d’adoration. Adoration…” (p.607)

70 – de la transparence :

J’attends que tu sortes de ta peau ; que tout le monde se dévête, mais pour se mettre à poil jusqu’à l’âme ! Il y a des moments où je suis pris d’une telle faim que je pourrais dévorer les gens.

71 – de l’amour :

De ma vie je n’ai connu d’être humain capable de transformer un de ses semblables comme Mona a pu le faire pour toi. Il y a des gens qui trouvent la religion ; toi, c’est l’amour que tu as trouvé. Tu es le plus grand veinard du monde.” (p.614)

72 – d’un décor :

Et le décor, donc ! Dans le goût d’un Renoir au dernier stade de la gangrène.” (p.622)

73 – de la maternité :

Elle aurait pu être la maman du monde entier, tant elle était docile et abrutie. Image même de la maternité… après trente-cinq ans de grossesses continues, de rossées, d’avortements, d’hémorragies, d’ulcères, de tumeurs, de descentes herniaires, de varices et autres émoluments de l’existence maternelle.” (p.624)

74 – de danseuses de revue :

En même temps que se levait le rideau, les beautés égyptiennes des confins de Rivington Street commencèrent à se dérouiller les jambes, gambillant çà et là avec des sauts de carpe qu’on vient d’arracher à l’hameçon.” (p.631)

75 – du sexe furtif et mauvais :

Mais quelle est donc cette loi qui tient le spectateur figé et rigide sur son siège, comme enchaîné et menotté ? C’est la loi tacite du consentement commun, qui a réussi à faire du sexe un acte furtif et mauvais, auquel on ne saurait se livrer sans la bénédiction de l’Église.” (p.636)

76 – du ventre d’une danseuse :

Son ventre s’est changé en une mer maussade et houleuse, où l’éclatant nombril de carmin est balloté de-ci de-là, comme une bouche de naufragé qui cherche vainement de l’air.” (p.638)

78 – des routes :

À quoi ressemblerait la terre sans routes ? À un océan sans pistes. Une jungle. La première route tracée dans ces solitudes, quel exploit formidable ça a dû paraître. Direction, orientation, communication. Puis deux, trois routes… Et puis des millions. Toile d’araignée. Au centre, l’homme, le créateur, pris comme une mouche.” (p.651)

1commentaire
  • mailis paire
    Posted at 11:31h, 27 juillet Répondre

    merci Guillaume pour cette formidable découverte…

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