À la recherche du Tangram

14 Déc À la recherche du Tangram

– rien de tel que ce jeu, vous allez voir, pour l’intelligence de votre fils ! »

Les consultations chez le Docteur Delavault ne sont pas que des visites médicales. Il n’y a pas que les maux de ventre, les grippes tenaces ou l’une des petites maladies chroniques de l’un d’entre nous que Maman vient soigner chez ce grand bonhomme dégingandé devenu, depuis quelques années, le médecin de famille.

– quel est le nom de ce jeu ? » demande Maman d’une voix déjà joyeuse.

Sa poîtrine s’est gonflée, le bleu cristallin de ses yeux s’est remis à briller. Oui ! Elle n’en doutait pas. Il y aurait un moyen, un déclic un jour qui révélerait le génie de son troisième fils au grand jour ! Alors, pourquoi pas un de ces jeux asiatiques subtils et mystérieux ? Le petit dernier, malmené par des soucis de santé, perdu entre les absences de l’école et les redoublements, incompris de tous sauf de sa mère qui ne veut pas capituler.

En face d’elle, ce médecin aux manières de fils de bonne famille, avec son allure d’éternel adolescent, son imagination débordante. Maman est enfin à l’aise, surtout que son diagnostic se vérifie toujours. La citadine recluse depuis trop longtemps en lointaine province se sent moins seule.

Chez lui, la maladie n’est qu’un prétexte, vite évacué après quelques palpations, deux ou trois questions, une ordonnance griffonée d’une écriture illisible. Mais la consultation dure toujours beaucoup plus longtemps, dans ce petit cabinet perché en haut d’une rue qui délimite la frontière entre Dinard et Saint Énogat.

La géopolitique, les religions, les menaces du communisme, Soljénitsyne, l’histoire du Canada… Je ne me souviens plus, mais on parlait de tout chez le bon médecin. Et Maman ouvrait la vanne de confidences qui ne demandaient qu’à déborder, tout le temps, au premier humain qu’elle pouvait croiser. Il s’agissait toujours de l’éducation de ses quatre enfants. Le grand qui lui donnait du fil à retordre et qu’il faudrait sans doute envoyer à l’armée, en espérant le soutien du maire de la ville qui était ministre de la guerre. Jusqu’à moi, pourtant si prometteur, égaré dans un système scolaire qui le rendait malade.

Et lui écoutait un peu, dévoilant un grand sourire où l’empathie remplaçait largement la dent qui manquait, là, juste sur un côté.

– Tamgram, Tangram ?” Il voulut nous décrire en quelques mots les règles de ce jeu apparemment très compliqué. Je pense que ni Maman ni moi n’y comprimes quoi que ce soit, mais nous n’en étions pas moins convaincus. Ce jeu serait la preuve de mon exception, mon sauveur !

Nous l’avons cherché pendant des années. Internet n’existait pas, Rennes était la seule grande ville proche et nous n’y allions même pas une fois par an. J’ai longtemps gardé le même réflexe, explorant la devanture des magasins de jeux et de jouets dans lesquels je n’entrais plus, de peur d’indisposer les vendeurs de mes questions pour un jeu que je n’arrivais ni à décrire ni à nommer correctement.

J’ai finalement oublié, avec le temps. Le même, celui qui m’a éloigné de mes rêves et des promesses que ma mère voyaient en moi. Aujourd’hui, je me demande s’il n’est pas trop tard d’aller m’acheter un Tangram.

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