Dix minutes

01 Oct Dix minutes

Il n’y a que dix minutes seulement que je l’ai remarquée. L’arrivée d’un groupe bruyant qui s’installait interminablement à la table d’à côté m’avait empêché de la voir. Elle est assise, seule, juste en face de moi. Il n’y a que l’allée centrale de la brasserie qui nous sépare.

Elle ne cesse de remplir les pages d’un agenda, elle souligne certains passages avec une règle en plastic d’écolier, qu’elle tient dans la main gauche, tandis qu’elle tient dans sa main droite un stylo bic quatre couleurs. En avant, en arrière, elle tourne les feuilles dans tous les sens.

Elle porte un chemisier vert d’eau légèrement décolleté qui lui découvre le haut des épaules et promet une poîtrine menue et forcément ravissante. Ses cheveux sont noirs, ils lui arrivent en haut du dos. Elle porte ce qui, de loin, ressemble à un serre-tête sombre qui donne du volume aux mèches qui s’enfuient en bataille au dessus de son front.

Elle continue d’écrire. Elle a le teint de la peau mat, ses yeux sont noirs. Ce sont les signes qui trahissent des sensualités bien contrôlées en surface. Elle est plus que jolie.

J’ai du mal à croire qu’elle est seule à sa table, devant moi, comme moi. Pas une seule fois, elle n’a relevé la tête, sauf pour jeter un regard fuyant en direction de la rue à une ou deux reprises. Pas une seule fois, elle n’a remarqué ma présence ni croisé mon regard où elle aurait pu rencontrer l’adoration qui palpite et s’envole. Si elle savait que chaque mouvement qu’elle fait et qui promet d’aller en ma direction soulève en moi des nuées d’oiseaux blancs et heureux. Déjà, elle pourrait tout me demander.

Et je sens que tout s’est figé pour de bon dans ces dix premières minutes. Qu’elle ne me remarquera jamais. Je suis condamné à la transparence, alors que les manches trop longues de son chemisier recouvrent presque entièrement ses mains comme des mitaines, ce qui ajoute à son charme une tendre note de douceur enfantine et insolente à la fois.

Un homme est venu la rejoindre. Elle s’est levée. Ils se sont embrassés, comme s’il n’y avait personne, comme si je n’étais pas là. Elle a vite rangé ses affaires, et je les ai vu quitter les lieux, serrés l’un contre l’autre, et remonter la rue. Ils ont emporté le noir de la nuit avec eux, et laissé derrière eux la lumière jaunâtre de la salle qui est retombée sur moi.

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